Un jour, une création : 10 septembre 1839, Donizetti se met à table

Par Cédric Manuel | sam 10 Septembre 2022 | Imprimer

Dans la petite histoire des reprises, emprunts et autres refontes de matériaux déjà utilisés, Gianni di Parigi de Donizetti ne fait guère exception. Les compositeurs d’opéras de la première moitié du XIXe siècle étaient, comme leurs confrères du siècle précédent, les rois du recyclage de livrets ! Et au moins avec celui-ci n’y a-t-il pas de mystère, puisque le titre est le même, simplement traduit en italien, que celui donné par François-Adrien Boieldieu à son opéra comique de 1812. Le livret de ce dernier avait été conçu par Claude Godard d’Aucourt de Saint-Just, qui l’avait lui-même piqué à Benoît-Joseph Marsollier des Vivetières lequel l’avait écrit pour le compositeur Henry Darondeau en 1807 en s’inspirant d’un vieux roman du Moyen-Âge… Les noms seuls de tous ces personnages auraient pu inspirer un feuilleton à Dumas ou à Théophile Gautier ! 

L’omniprésent Romani reprend donc en italien le livret d’Aucourt de Saint-Just, mais pas pour Donizetti : c’est le bien oublié Francesco Morlacchi qui en est destinataire pour un opéra créé en 1818. Donizetti ne fera qu’utiliser strictement le même livret.

Nous avons moins de certitudes sur les circonstances de la composition. Il semble désormais acquis, à la fois pour les biographes de Donizetti et pour les musicologues que ce dernier avait composé bien plus tôt que la création de 1839 une partition pour une version qui n’a jamais vu le jour, vraisemblablement avant 1830, et en particulier l’ouverture, l’une des pièces les plus précoces. On sait aussi qu’il reprend son travail en 1831 et le complète, apparemment pour attirer le grand ténor du moment, Rubini. Ce dernier n’en fera pas grand cas, enterrant de fait le projet. Mais le directeur de la Scala, Merelli, achète la partition quelques années plus tard et la monte donc dans son théâtre, sans même en parler à Donizetti, ni même lui préciser qu’il l’a un peu aménagée à son goût, y compris avec des morceaux venus d’ailleurs.

L’œuvre ne restera pas longtemps à l’affiche. Le San Carlo de Naples la reprendra brièvement et ce sera le black out jusqu’à la renaissance donizetienne des années 80.

Gianni di Parigi est un « melodramma comico » ou « opera buffa », comme on voudra, dont l’action se déroule au XIVe siècle, près de Paris. Un aubergiste distingué, Pedrigo, s’apprête à recevoir la princesse de Navarre, qui passe par là pour se rendre à Paris. Mais voici qu’un bourgeois de Paris, précisément, Gianni, s’installe d’autorité dans ladite auberge avec une nombreuse suite. Et pour mieux convaincre Pedrigo, le couvre d’or. S’il semble avoir des moyens illimités pour le faire, c’est aussi parce qu’il n’est pas vraiment un bourgeois de la capitale : c’est le Dauphin de France lui-même, venu incognito se faire une idée de sa promise, qui est, je vous le donne en mille, la princesse de Navarre…

 Celle-ci est précédée d’une sorte de chambellan, qui manque s’étrangler en découvrant l’intrus dans l’auberge, dont il ne connaît bien sûr pas la véritable identité. Sa patronne est plus perspicace car, à peine arrivée, elle devine qui est ce Gianni et accepte de se prêter au jeu des faux-semblants à l’occasion d’un dîner auquel Gianni l’invite.

Le Chambellan se fait une montagne de ce dîner. Comment ? Partager la table d’un prétentieux parvenu ?? Mais c’est qu’il a des principes, il est issu de la noblesse, lui, il ne peut fricoter, trinquer, boulotter avec n’importe qui. Mais lorsque Pedrigo lui montre ce qu’il a prévu de cuisiner, le Chambellan trouve qu’il fait quand même un peu faim. Les émotions et les voyages, ça creuse. On se met à table et Gianni, tout comme la princesse, ne tardent pas à roucouler pour de vrai, mettant bientôt fin à la comédie dans l’allégresse générale !

Voici le duo entre le Chambellan et Pedrigo qui inaugure l’acte II, un moment phare de cette aimable pochade, ici par deux Alessandro, Luogo et Spina, lors du Festival de Wexford en 2011.

 

 

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