Un jour, une création : 13 mars 1832, faire et défaire, c’est toujours travailler…

Par Cédric Manuel | dim 13 Mars 2022 | Imprimer

Il avait pourtant tout préparé. De retour de Naples où il avait présenté trois opéras en quelques mois et en route pour Milan où la Scala avait passé commande, Donizetti avait largement avancé sur sa nouvelle partition, Ugo conte di Parigi. Felice Romani lui avait concocté un livret – le cinquième pour le compositeur – tiré d’une pièce d’Hippolyte Bis, Blanche d’Aquitaine ou le dernier des Carolingiens, créée à Paris quelques années plus tôt. 

Mais déjà qu’à Naples il lui fallait composer avec la redoutable censure des Bourbon-Siciles, voilà qu’il retrouve à Milan celle des Autrichiens. Or, la pièce de Bis met en scène un régicide et il n’est pas question que l’opéra de Donizetti fasse de même. Il faut donc tout recommencer alors que les répétitions étaient avancées et que les stars qui venaient de faire triompher Norma de Bellini, la Pasta en tête, étaient prêtes à défendre la nouvelle œuvre de Donizetti.

La scène se passe en France, au Xe Siècle. Hugues Capet (Ugo), comte de Paris, quitte son rôle de régent et présente au peuple et aux grands du royaume le nouveau monarque, Louis V (Luigi), devenu majeur (le dernier des Carolingiens, donc, et qu’on surnommera « Le Fainéant »…), aux côtés de la mère de ce dernier, Emma d’Italie. Le jeune roi est ambitieux et doit épouser la jeune Bianca (Blanche d’Aquitaine), qui en est désespérée. Elle raconte à sa sœur Adelia qu’elle aime Ugo en secret et que ce dernier l’ignore. Devant les réticences de sa promise, Louis, très jaloux, commence d’ailleurs à se poser des questions. Seulement voilà, la petite sœur de Bianca aime aussi Ugo (quel succès !) et l’est, elle, en retour. Elle n’en mène donc pas large lorsque Bianca veut venir dénoncer devant Ugo l’ordre par lequel Louis lui interdit de sortir du palais royal. Le roi en profite d’ailleurs pour décider d’éloigner Ugo, dont il se méfie du pouvoir, en Aquitaine afin d’aller rendre hommage à la mère de deux jeunes femmes. Il annonce à toute la cour qu’Ugo s’y rendra avec sa promise. Bianca est comme frappée par la foudre et Adelia, qui ne sait que faire, demande à Ugo de refuser ce mariage. Ugo affirme alors à tous qu’il aime une autre femme dont il refuse de révéler le nom, afin de ne pas exposer Adelia à la fureur de sa sœur. Louis, persuadé qu’il a une liaison avec Bianca, ordonne qu’on arrête Ugo sur le champ.

Venu le visiter en prison, Bianca demande à Ugo de fuir avec elle. Il s’y refuse mais l’arrivée d’Adelia et son comportement font comprendre à Bianca qu’elle est la fameuse promise. Soudain, des soldats viennent libérer Ugo et tous vont combattre contre le roi, l’armée s’étant ralliée au comte. Bianca, elle, est furieuse et cherche à se venger. Le roi Louis reste aveuglé par sa jalousie et refuse d’écouter sa mère, qui lui affirme qu’Ugo est innocent et qu’il ferait mieux de se méfier du vil Folco, qui complote contre la couronne. Ugo, faisant mettre à tous bas les armes, vient devant le roi annoncer qu’il aime Adelia et qu’il va l’épouser. Louis, soulagé, y consent et ordonne à Bianca de repartir en Aquitaine. Mais celle-ci s’est alliée à Folco pour se venger. Folco suggère d’empoisonner le roi et Bianca s’apprête à le faire elle-même. Mais elle tombe sur Emma, pleine de remords d’avoir elle-même empoisonné Lothaire son mari. Bianca fléchit, mais en entendant le son des noces d’Ugo avec Adelia, elle se précipite au devant d’eux et finit, désespérée, par boire son propre poison.

Les ciseaux ont été tellement gros pour arriver à cette intrigue quelque peu tortueuse que Romani refuse qu’on mette son nom sur l’affiche. De surcroît, là où le compositeur aurait pu garder son matériau musical pour coller au nouveau texte, il remanie profondément son premier jet et va piocher dans ses partitions précédentes. Effet domino inévitable : les chanteurs n’ont pas le temps d’apprendre la nouvelle mouture et font donc une piteuse prestation voici tout juste 190 ans lorsque l’œuvre est créée. Cinq représentations plus tard, l’œuvre est retirée et ne sera presque jamais reprise, jusqu’à la renaissance donizettienne et l’enregistrement de l’œuvre grâce à l’indispensable label Opera Rara, sous la direction d’Alun Francis dans les années 70. Voici le délicat duettino entre Bianca (Janet Price) et Emma (Eiddwen Harrhy) à la fin de l’acte II.

 

 

 

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