Un jour, une création : 2 juin 1771, avant Gluck, mais pas sans lui.

Par Cédric Manuel | mer 02 Juin 2021 | Imprimer

En 1770,  Antonio Salieri a 20 ans et déjà de bonnes raisons de croire en lui. Peu auparavant, on lui a présenté Gluck, le compositeur que le Vénitien préfère. C’est son professeur, Florian Gassmann, musicien de Bohème, qui avait organisé la rencontre du chevalier-compositeur avec le jeune ambitieux.  Salieri est acquis aux fondamentaux de la réforme de l’opéra que porte Gluck depuis quelques années. Lui aussi veut mettre la musique au service du drame et de la poésie. Pour mettre en pratique ces nouveaux principes, Salieri se tourne vers un thème pourtant emblématique de l’opéra « d’avant », celui de Lully ou d’Haendel, et peut-être l’a-t-il précisément choisi pour cela : c’est celui d’Armide, tirée de la Jérusalem délivrée du Tasse. 

Il concentre ses 3 actes sur 4 personnages : Armide, Rinaldo, Ubaldo et Ismene.

On le sait, Armide déploie ses talents de magicienne pour empêcher les croisés de prendre Jérusalem et enlève Rinaldo, dont elle tombe éperdument amoureuse. Ubaldo, compagnon d’armes de Rinaldo accoste sur l’île enchantée d’Armide pour délivrer son ami. Les tours de magie de la sorcière ? Même pas peur.  Il commence par transformer en charpie les pauvres créatures qui défendent le palais de la propriétaire des lieux. Ismene, confidente d’Armide tente d’arrêter ce taureau furieux en lui opposant de jolies amies qui incitent le guerrier à se battre avec d’autre armes… Mais Ubaldo n’a pas fait tout ce chemin pour effeuiller les marguerites. Alors Ismene appelle plutôt les gros bras qu’Ubaldo réussit à chasser avec une baguette magique qui passait sûrement par là…

Pendant ce temps là, comme si de rien n’était, Armide et Rinaldo roucoulent au jardin. Profitant d’un départ d’Armide partie voir comment se débrouillent les gardes de son palais (elle ne va pas être déçue), Ubaldo parvient près de Rinaldo qui a trouvé le moment approprié pour faire une petite sieste. Ubaldo place le bouclier contre un arbre pour que Rinaldo puisse y voir son reflet (les boucliers étaient briqués à la cire d’abeille…) et enfin reprendre ses esprits. Ça fonctionne : Rinaldo se réveille, voit son image et pour un peu serait prêt à repartir sabre au clair. Ubaldo achève de le convaincre.

Ismene court prévenir Armide, qui décide de sortir le grand jeu : elle va pleurer un bon coup. Bien que libéré des sortilèges de la magicienne, Rinaldo a son petit cœur qui saigne en voyant les larmes de son ancienne amante. Ubaldo le sermonne (on le comprend, car il s’est quand même sérieusement secoué la cotte de mailles pour sortir son ami de cette galère). Voyant l’indécision de son héros, Armide en rajoute et s’évanouit. Mais rien n’y fait, Rinaldo s’en va. À son réveil, Armide ordonne la destruction de son île et, prenant place dans un char romain tiré par de sympathiques dragons, elle s’élance pour aller se venger du perfide.  L’opéra cesse avant qu’on assiste à la scène de ménage.

Pour adapter cette histoire finalement assez simple, Salieri recourt à un librettiste qui a fait ses preuves, Marco Coltellini, lequel avait précisément travaillé avec Gluck. L’opéra est destiné au Burgtheater de Vienne et pour mettre toutes les chances de son côté alors qu’il prend un gros risque en ne proposant pas un bon petit opéra bouffe, Salieri recourt à des artistes très en cour, au sens propre comme au sens figuré. Son Armide est Catharina Shindler et le castrat Giuseppe Millico chante Rinaldo. Ces deux là était d’ailleurs de l’Orfeo ed Euridice de Gluck presque 10 ans plus tôt.

La création, voici 250 ans, est un grand succès, dont l’empereur Joseph II lui-même se fait l’écho dans une lettre à son frère Leopold  de Habsbourg : « hier parut un nouvel opéra, Armide. La musique est de l’élève de Gasmann, Salieri. Elle a très bien réussi, je vous l’enverrai. » La presse elle-même ne tarit pas d'éloge. Salieri, pour sa part, pense à celui qui a sans cesse inspiré sa musique : « pour moi, dans la musique chantée ne m’importe plus que la vérité, cette vérité que je reconnais dans les tragédies de l’incomparable Maître Gluck (…) ; cette vérité, je cherche à lui donner une place dans tous mes opéras, ce qui demande un travail intense » . 

Mais qui a inspiré qui ? Il se trouve que 6 ans plus tard, le maître rejoindra l’élève en proposant sa propre Armide à Paris, mais pas avec le même succès… Mais c’est une autre histoire…

Voici quelques mois, Les Talens lyriques et Christophe Rousset présentaient pour le label Aparté ce qui constitue désormais la version de référence de cette œuvre de jeunesse de Salieri, dont ils défendent l’énergie, jusque dans l’air final de la furieuse Armide, ici interprétée par Lenneke Ruiten.

 

 

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