Un jour, une création : 235 ans de notes en trop

Par Cédric Manuel | sam 15 Juillet 2017 | Imprimer

L’histoire de L’enlèvement au sérail commence par un plagiat, ce qui est savoureux pour une histoire de rapt. L’empereur Joseph II souhaitait un nouvel opéra allemand pour le National Singspiel, compagnie de théâtre créée quelques années plus tôt et dirigée par Gottlieb Stephanie. Cette commande était liée à la visite, à la fin de l’été 1781, de l’héritier du trône impérial russe, le grand-duc Paul, autorisé par sa mère, la tsarine Catherine, à parcourir l’Europe avec sa nouvelle épouse, Sophie-Dorothée de Wurtemberg. Pour le livret, Stephanie décide donc d’emprunter sans rien dire à personne  et certainement pas à l’intéressé, une pièce de Christoph Bretzner donnée quelques mois plus tôt à Leipzig avec une musique de Johann André, une « turquerie », fort à la mode alors, appelée « L’enlèvement au sérail », Die Entführung aus dem Serail. Bretzner s’étouffe, mais n’obtiendra rien, puisqu’il avait lui-même abondamment puisé dans une autre œuvre, italienne cette fois, de Gaetano Martinelli sur une musique de Schuster à Dresde 

La musique de cette « nouvelle » pièce est confiée à Mozart, qui se met au travail fin juillet 1781. Il a peu de temps avant la visite princière, mais travaille d’arrache pied et raconte à son père Leopold fin septembre toutes les améliorations et les nombreux compléments qu’il a apportés à son nouvel opéra, notamment pour le rôle d’Osmin, qui sera créé par une très grande basse, Karl Ludwig Fischer. Mais plus tard que prévu, car l’innovation n’est pas le fort de la cour impériale autrichienne, qui préfère montrer au grand-duc Paul des opéras de Gluck déjà rompus à la scène. C’est pourquoi la nouvelle œuvre de Mozart n’est créée que plusieurs mois plus tard, le 16 juillet 1782, au Burgtheater de Vienne, où se produisait la troupe de Stephanie. Le succès est grand, malgré les habituelles intrigues. Joseph II lui-même a beaucoup apprécié l’œuvre et c’est à son occasion qu’il aurait dit à Mozart « C’est trop beau pour nos oreilles, et il y a trop de notes ». La légende tient cette remarque – si elle est vraie – pour une critique, mais il y a lieu d’en douter, car une critique aurait condamné irrémédiablement l’œuvre et il n’en fut rien. Mozart réduisit néanmoins quelques numéros, devenus trop longs en raison du bavardage de Stephanie, qui n’était certes pas Schikaneder… Parmi la multitude d’extraits qu’il serait nécessaire d’écouter, en voici un parmi les plus célèbres, le « O wie will ich triumphieren » d’Osmin, l’occasion de réentendre une des formidables basses de notre temps, Kurt Moll, récemment disparu et dont c’était l’un des rôles fétiches, ici dans une production on ne peut plus classique du Covent Garden au début des années 1990, sous la baguette de Georg Solti.