Un jour, une création : 28 octobre 1942, une dernière conversation

Par Cédric Manuel | ven 28 Octobre 2022 | Imprimer

Février 1934. C’en est trop pour Stefan Zweig. Spectateur inquiet et lucide de la montée des totalitarismes en Europe, l’écrivain n’a pas supporté que des milices pro-nazies autrichiennes l’importunent à son tour chez lui. Il quitte donc son pays, certain – peut-être inconsciemment – qu’il n’y reviendra jamais plus. Avant cela, il souffle une dernière idée à celui qui avait trouvé en lui un digne successeur à Hugo von Hofmannsthal et à qui il avait livré quelques mois auparavant le livret de La Femme silencieuse, Richard Strauss. Encore Zweig n’a–t-il pas eu à vivre directement l’odieux épisode qui accompagnera la création de ce chef d’œuvre à Dresde en 1935, les nazis refusant d’abord un livret écrit par un Juif, puis effaçant le nom de Zweig des affiches et des programmes avant que Strauss n’impose qu’on l’y remette ; puis que la première soit ouvertement boudée par Hitler et ses sbires et que l’œuvre soit retirée après trois représentations, provoquant la démission du pourtant complaisant compositeur de ses fonctions officielles, au moins pour un temps. Il écrira dans Le Monde d'hier que tout cet embarras hypocrite et cruel des autorités honnies l'avaient fait jubiler.

Avant de partir, Zweig attire donc l’attention de Strauss sur un vieux livret du XVIIIe siècle finissant, écrit par Giambattista Casti, un librettiste italien ayant fait l’essentiel de sa carrière à Vienne, pour le directeur de la musique de la Cour impériale, Salieri : Prima la musica, poi le parole, court divertissement alors présenté en même temps que le Schauspieldirektor de Mozart. L’argument consiste en une conversation entre un compositeur et un poète pour déterminer en quelque sorte qui est le plus important ou à tout le moins le plus prioritaire… 

Une dernière conversation. Puis Zweig s’en va. 

Intéressé par l’idée, Strauss se tourne alors immédiatement vers celui qui est devenu son librettiste pour Jour de Paix et Daphné, Joseph Gregor, homme de théâtre renommé, mais qui ne joue malheureusement pas dans la même catégorie ni de Hofmannsthal, ni de Zweig. Strauss, exigeant sur les livrets comme le montre sa superbe correspondance avec Hofmannsthal, n’est pas du tout satisfait des premiers essais de Gregor. Il range donc le projet dans un tiroir fermé à double tour.

Plus de quatre années passent. Strauss rouvre le tiroir et fait même quelques esquisses de musique. Il ne veut surtout pas demander à nouveau à Gregor de se remettre à l’ouvrage. Il se tourne plutôt vers son ami le chef d’orchestre Clemens Krauss, le créateur opportuniste d’Arabella (ouvertement pro-nazi, il avait remplacé sans aucune vergogne Fritz Busch, ouvertement anti-nazi qui s’était exilé) et de Jour de Paix. Son intention, comme pour Guntram son premier opéra, ou Salomé, est d’écrire lui-même le livret, avec l’aide du chef et de quelques autres. Il leur faut plusieurs mois avant que le compositeur puisse enfin se consacrer à la musique, qu’il termine durant l’été 1941, quelques semaines après ses 77 ans. Le résultat est une conversation musicale en un seul acte qui dure deux heures trente.

L’œuvre est créée au Théâtre national de Munich, voici 80 ans ce 28 octobre, lors d’une fête consacrée à l’enfant du pays, sous la direction de Clemens Krauss, avec comme première Comtesse Viorica Ursuleac, l’épouse de ce dernier. Mais les grandes Madeleine qui suivront se nommeront Schwarzkopf, Della Casa, Cerbotari, Grümmer, Te Kanawa ou encore, Gundula Janowitz, idéale dans l’enregistrement dirigé par Karl Böhm… digne héritier de Clemens Krauss dans tous les sens du terme…

8 mois auparavant, dans la maison brésilienne de Petrópolis où il s'était installé avec sa seconde épouse Lotte à l'automne précédent, dévoré par le mal du pays, par la perte irréparable et inéluctable du Monde d'hier, pétrifié par l'annonce de victoires des forces de l'Axe, Stefan Zweig avait avalé en compagnie de Lotte une surdose de barbiturique, laissant une lettre à ses amis : 

« Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j’éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m’a procuré, ainsi qu’à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j’ai appris à l’aimer davantage et nulle part ailleurs je n’aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même.
Mais à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d’errance. Aussi, je pense qu’il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.
Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »

Cette fois, le Poète avait eu le dernier mot sur le Compositeur.

 

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