Un jour, une création : 29 mars 1821, une Paër de siècles pour un Maître de chapelle oublié

Par Cédric Manuel | lun 29 Mars 2021 | Imprimer

Non, Cimarosa n’est pas le seul à avoir intitulé un délicieux  et minuscule opéra Il Maestro di cappella en 1793. Presque 20 ans plus tard, un autre italien bien oublié aujourd’hui, Ferdinando Paër (il existe plusieurs orthographes possibles de son nom), choisissait le même titre mais en français, pour son nouvel opéra-comique.

Ce Maître de chapelle n’a cependant rien à voir avec celui de son illustre compatriote.  Là où Cimarosa décrivait une savoureuse répétition d’orchestre, cantonnée à un seul interprète – le chef lui-même – Paër met en musique une véritable histoire, écrite en l’occurrence par une autrice et compositrice, Sophie Gay, née Nichault de la Valette. Celle-ci a tiré son livret du Souper imprévu, ou le Chanoine de Milan d’Alexandre Duval, une pièce parue à la fin du siècle précédent. Le sous-titre Le Souper imprévu est d'ailleurs ajouté au titre principal de l'opéra.

Le maître de chapelle, c’est Barnabé. Lorsque l’opéra commence, il s’apprête à offrir un dîner pour célébrer les fiançailles de sa pupille, Coelénie, avec son neveu Benetto. Ce dernier s’inquiète quand même quelque peu de l’intérêt que semble éprouver sa future promise pour un mystérieux officier, tandis que Barnabé pense surtout à son propre avenir et rêve au succès de son nouvel opéra, Cléopâtre. Il en est tellement toqué qu’il en essaie même un petit duetto avec  Gertrude, la cuisinière… Un terrible orage arrose alors la ville (sans qu’on puisse faire un lien avec la qualité du duetto). Deux hussards assez peu discrets cherchent refuge dans la maison de Barnabé, qui s’est absenté. La cuisinière les accueille avec méfiance – mais non sans intérêt – et lorsque le maestro, revenu chez lui, les découvre, il s’affole et court par les rues pour demander de l’aide afin de les chasser pour qu’ils ne gâchent pas la fête. Comme par hasard, l’un des deux hussards est Firmin, celui que la jeune Coelénie regarde avec quelque insistance… Barnabé revient avec quelques hommes de main, mais le voilà bien embêté lorsque les deux hussards menacent de flamber la partition de Cléopâtre si on ne les laisse pas dîner sur place eux aussi. Comme dans la vie, tout est question de priorité, Barnabé finit par consentir à l’union de Firmin avec sa pupille et, par la même occasion, à celle de sa cuisinière Gertrude avec l’autre hussard, Sans-Quartier (tout un programme). Tant pis pour Benetto, qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas la traduction italienne de « benêt », ni d'ailleurs de dindon (de la farce). Et pourtant…

Initialement en deux actes, une version abrégée sera tirée de l’original devant son immense succès, dans laquelle on ne garde que les espoirs de Barnabé pour son opéra, sa peur que la partition soit volée par deux hussards qui rodent, et le fameux duetto d’essai avec Gertrude ! Sophie Gay avait d'ailleurs déjà pris quelques libertés avec l’original de Duval. Dans la pièce de ce dernier, Barnabé est en effet un chanoine. Mais la transformation en chef d’orchestre et compositeur permet davantage de quiproquos, dont par exemple une sorte de cousinage devenu classique avec la fameuse leçon de musique du Barbier de Séville et peut-être, qui sait, l'occasion de caricaturer gentiment, comme Cimarosa, les travers et prétentions de quelques musiciens de l'époque...

Lors de sa création par la troupe de l'Opéra-Comique au Théâtre Feydeau (qui se trouvait dans la rue éponyme, au cœur du deuxième arrondissement de Paris) et durant plusieurs décennies, ce Maître de chapelle rencontrera un important succès – l’un des plus importants de Paër, qui a presque 50 ans au moment de sa création. L’œuvre sera à l’affiche presque 500 fois dans toute l’Europe jusque dans les années 1930. Même s’il n’a plus cours dans les théâtres depuis le milieu du XXe siècle, certains airs sont cependant interprétés par des barytons – tessiture choisie pour Barnabé – comme Michel Dens dans les années 50. Mais c’est un talentueux interprète canadien d’aujourd’hui que je vous propose ici, Russell Braun, qui chante l’air « Pour imiter son séducteur » avec l’orchestre de la Canadian Opera Company, dirigé avec entrain par Richard Bradshaw.

 

 

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