Un jour, une création : 5 octobre 1979, plus dure sera la chute

Par Cédric Manuel | sam 05 Octobre 2019 | Imprimer

Le public réuni voici 40 ans au Staatsoper « Unter den Linden » à Berlin pense sans aucun doute assister à un petit événement. De fait, la présentation d’une œuvre lyrique nouvelle d’un compositeur aussi renommé que Claude Debussy, qui n’est pour tous les spectateurs de ce jour-là, que l’auteur d’un seul opéra, ne manque pas de susciter la curiosité. Cette œuvre lyrique, pourtant, n’est que l’agrégat réalisé par le compositeur chilien Juan Allende-Blin de fragments d’une partition que Debussy avait commencée vers 1908 à partir d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, la Chute de la maison Usher.

Debussy appréciait particulièrement l’œuvre de Poe. Il projetait déjà d’adapter certaines nouvelles pour la scène bien avant de s’attaquer à Pelléas. Après la présentation de ce dernier, en 1902 et surtout sa carrière planétaire, de nouvelles propositions lui sont faites en vue d’une nouvelle œuvre. C’est le cas du Metropolitan Opera de New York, en 1908. Debussy signe avec lui un contrat qui prévoit l’exclusivité pour la création de deux nouveaux opéras de poche pour la saison 1911-1912, auxquels devait s’ajouter un projet autour de Tristan.

Les deux brefs opéras devaient être tirés de deux nouvelles de Poe, sur lesquelles Debussy avait de toute façon commencé à travailler, au moins au livret. Il s’agit du Diable dans le beffroi, versant un peu burlesque de ce duo lyrique, paru en mai 1839 ; et de la Chute de la Maison Usher, de septembre 1839, volet plus inquiétant intégré dans le recueil des Nouvelles histoires extraordinaires, telles que Charles Baudelaire les avait rassemblées en 1857.

Voici en effet plusieurs années que Debussy s’escrime à adapter le Diable dans le beffroi, sans y parvenir. Il abandonne peu à peu le projet, dont il ne reste pour ainsi dire rien aujourd’hui. Il essaie d’insister davantage pour la Chute de la Maison Usher, jusqu’à s’en imprégner complètement comme le révèle sa correspondance de l’été 1908. Un an plus tard, il achève le monologue de Roderick Usher, dont il juge qu’il est « triste à faire pleurer les pierres. (…) Ça sent le moisi d'une façon charmante, et ça s'obtient en mélangeant les sons graves du hautbois aux sons harmoniques des violons (B. S. G. D. G.) [Breveté sans garantie du gouvernement] ». Mais malgré son intérêt croissant pour cette nouvelle, au point dit-on de s’identifier à Roderick Usher et à sa neurasthénie, il ne parvient pas à rédiger un livret qui lui convienne. La musique, de ce fait n’avance que très lentement. Lorsqu’enfin un livret possible finit par éclore, Debussy sait déjà qu’il est atteint d’un cancer incurable. Il ne réussit à achever avant sa mort en 1918 qu’une réduction pour piano de la première scène, et des fragments de la seconde. 60 ans plus tard, deux compositeurs essaient de terminer la partition à partir du maigre leg de Debussy. Carolyn Abbate, d’abord, puis Juan Allende-Blin, qui retrouve le langage musical de Pelléas. La version de ce dernier est diffusée à la radio allemande en 1977 et c’est donc elle que les spectateurs berlinois viennent découvrir voici 40 ans, sous la baguette de Jesus Lopez-Cobos, avec Jean-Philippe Lafont en Roderick Usher. Peu après, la même version est enregistrée par EMI sous la direction de Georges Prêtre, toujours avec JP Lafont en Usher, François Le Roux en médecin, Christine Barbaux en lady Madeline et Pierre-Yves le Maigat en ami d’Usher. C’est cet enregistrement que je vous propose ici en intégralité, qui ne dure qu’une vingtaine de minutes. D’autres compositeurs ont essayé depuis de compléter encore l’œuvre, sans se montrer très convaincants. Un Debussy qui n’est pas tout à fait un Debussy peut-il être encore un Debussy ? A vous de juger !

 

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