55 minutes de bonheur

Voyage en orient, récital Cyrille Dubois - Paris (Musée du Louvre)

Par Christian Peter | jeu 12 Avril 2018 | Imprimer

A l’affiche des salles de concert parisiennes, les récitals dédiés à la mélodie et au Lied se font rares ce qui rend d’autant plus précieux celui que l’auditorium du Louvre a proposé dans le cadre du cycle « Delacroix et la musique », en lien avec l’exposition Delacroix qui se tient actuellement dans le musée. Ce récital comporte un florilège de mélodies françaises inspirées par l’orientalisme en vogue  tout au long du dix-neuvième siècle dans la littérature mais aussi en peinture. Des Nuits d’été de Berlioz (1841) à L’Horizon chimérique de Fauré (1921), le programme concocté par Cyrille Dubois couvre près d’un siècle de musique à travers quelques compositeurs parmi les plus emblématiques de l’époque. 

Encore tout auréolé de son récent succès dans Le Domino noir à l’Opéra-Comique, le ténor français commence par deux extraits des Nuits d’été. « L’Ile inconnue » révèle d’emblée une voix saine et sonore, à l’aigu facile. Cette barcarolle joyeuse, au rythme enlevé contraste avec la tristesse qui nimbe la ligne de chant dans « Sur les lagunes » qui débute dans un murmure (« Ma belle amie est morte »), puis va crescendo jusqu’à la plainte déchirante « Ah, sans amour s’en aller sur la mer » mettant en valeur la dynamique vocale de l’interprète et son impeccable legato. Ici, le ténor fait également entendre un registre grave timbré à défaut d’être consistant.

Suivent deux mélodies de Félicien David, musicien dont le Palazetto Bru Zane a récemment exhumé l’opéra Herculanum, deux œuvres rares et tout aussi contrastées que les précédentes qui captent aussitôt l’attention. Sur un rythme entêtant de boléro, L’Égyptienne permet au ténor d’émettre deux suraigus insolemment projetés, tandis que de Tristesse de l’odalisque émane une obsédante mélancolie. Cette page remarquable où la voix semble dialoguer avec le piano dans une parfaite osmose, constitue une belle découverte.

Les trois morceaux de Saint-Saëns trouvent en Cyrille Dubois un interprète de premier ordre. Les deux premiers sont chantés avec un style irréprochable et le troisième, Tournoiement  avec son rythme frénétique et son accumulation de doubles croches exalte la virtuosité du chanteur et celle de son accompagnateur dont la complicité fait merveille.

Des deux superbes pages de Chausson on retiendra en particulier La Caravane, ample mélodie sur un poème de Théophile Gautier qui mêle les images exotiques du voyage en orient avec l’inexorable marche de l’homme vers sa fin. On est saisi tout à la fois par l’accompagnement d’un lyrisme exacerbé de Tristan Raës et par l’art de la déclamation de Cyrille Dubois qui murmure les derniers vers comme un mourant qui rend son dernier souffle. Impressionnant.

Avec Fauré, on se retrouve en terrain connu. Les Roses d’Ispahan notamment, mélodie si souvent proposée en concert et au disque jouit ici d’une diction impeccable, l’un des atouts maîtres du ténor, et d’un style accompli qui font tout le prix de cette interprétation sensible et poétique.

Deux rares mélodies de Roussel de belle facture aiguisent notre curiosité puis vient Asie le point culminant sans doute de la soirée. La beauté du timbre, l’élégance de la ligne de chant, les jeux d’ombre et de lumière qu’induit l’alternance forte/piano de la voix et les images bariolées engendrées par l’intelligibilité du texte, sans oublier l’accompagnement chatoyant de Tristan Raës, tout concourt à faire de cette page un moment d’intense émotion au point que plusieurs secondes de silence s’écoulent avant que le public ne se mette à applaudir.

En bis, Kaddisch de Ravel en langue araméenne conclut ce beau concert par une note d’exotisme idoine.      

 

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