En 1686, Jean-Baptiste Lully est en pleine disgrâce. L’amitié de Louis XIV pour celui qui règne en maître depuis presque 15 ans sur l’Académie royale de musique s’est étiolée. Cette chute porte un nom : Françoise d’Aubigné, marquise de Maintenon. La nouvelle épouse morganatique du roi exerce sur ce dernier une influence inédite. Dévote à l’excès, c’est en matière de morale religieuse qu’elle va prendre un ascendant de plus en plus important sur le monarque, avec des conséquences pour toute la Cour. L’heure est à l’austérité spirituelle et les comportements y sont scrutés comme jamais.
Or, il est de notoriété publique que Lully n’est pas très regardant sur sa propre conduite en matière de moeurs et qu’il ne l’est pas davantage sur le sexe de ceux ou celles qu’il convoite. De quoi donner des crises d’urticaire bigote à Madame de Maintenon, même si, à 53 ans, le compositeur est au faîte de sa gloire et tient puissamment à distance tous ses concurrents. Mais lorsqu’on apprend qu’il entretient une liaison avec un jeune page, c’en est trop pour un Louis XIV échaudé par son épouse, alors que le monarque n’a pas toujours été aussi regardant sur la conduite de son compositeur favori. Cette fois, Lully sent le vent de la disgrâce souffler de tous côtés, ce qui n’avait pas empêché pas le roi de maintenir la commande qu’il lui avait faite en mai 1685 pour une tragédie lyrique sur le thème de la sorcière Armide, à partir de la Jérusalem délivrée du Tasse, qui fournit d’ailleurs à l’époque d’innombrables sujets d’opéras.
C’est Philippe Quinault, académicien et librettiste attitré de Lully depuis près de 15 ans qui se charge du livret, en un prologue et 5 actes. Ils ne savent pas encore qu’il s’agit de leur dernière collaboration, puisque Lully disparaîtra accidentellement en 1687 après avoir écrit sa dernière oeuvre lyrique sans Quinault, lequel renonce entretemps au théâtre, lui-même victime du climat de religiosité de la Cour.
Armide est créée le 15 février 1686 au Palais-Royal, mais sans le roi, qui a délégué son fils Louis, le jeune Grand Dauphin. Lully ne cachera pas son amertume en écrivant effrontément au monarque : « Que me sert-il, Sire, d’avoir fait tant d’efforts pour me hâter de vous offrir ces nouveaux concerts ? ». Comme le roi n’est pas là et que tout le monde sait pourquoi, l’accueil de la tragédie est poli, peut-être même respectueux, mais sans plus. Elle sera bien davantage reprise dans la première moitié du siècle suivant avec un succès croissant. Gluck en reprendra intégralementle livret en 1777.
Il faut dire que Lully fait éclater tout son génie dans sa dernière tragédie, garnissant la partition de trésors qui restent très prisés des très nombreux aficionados du Florentin. En voici un extrait du dernier acte dans l’enregistrement (en public) des Talens Lyriques.


