Reynaldo Hahn adorait Mozart. Il voyait en lui une sorte d’idéal musical, une forme d’absolu, de pureté, d’élégance simple et indépassable, qu’il a abondamment évoqués dans sa vie. En tant qu’interprète, il le jouait régulièrement, comme une sorte de compagnon de route parfait, lui qui pouvait être très critique envers les autres compositeurs et particulièrement parmi des contemporains. Etudiant méticuleux et admiratif de son modèle, il écrira dans ses Chroniques musicales que « chez Mozart, tout chante, tout respire, tout coule ! ». Hahn aimait la transparence de l’orchestre mozartien et rejetait les interprétations trop grasses ou trop lourdes : il voulait un « Mozart français », qu’il pensait plus lumineux, plus aérien, plus simple, écartant une approche germanique qu’il jugeait trop romantisée.

Rien de plus logique, donc, qu’à 50 ans passés dans le compagnonnage intimidant de son idole, l’interprète laisse la place au compositeur pour rendre hommage à Mozart. L’occasion lui en est donnée par Sacha Guitry, qui compte monter pour son théâtre (le Théâtre Edouard VII) une pièce sur Mozart, justement ; et il se tourne vers Hahn après le refus du vétéran André Messager. Il n’est pas certain que les deux hommes aient une approche totalement similaire du grand compositeur autrichien, Guitry pensant sans doute davantage à l’éclat et à la séduction qu’à la transparence aérienne de la musique. Il écrit un livret brillant, mais plus bavard que musical, pour lequel Hahn aura le grand mérite de proposer une musique à l’image de celle qu’il avait de son idole pour ce qu’on décrira comme une petite comédie musicale en trois actes, avec ouverture, airs, ensembles et accompagnements.

L’action se déroule à Paris en 1778, dans les salons de la marquise d’Epinay. Le baron de Grimm, joué par Guitry, fait venir le jeune Mozart qui séjourne alors dans la capitale française et dont tout le monde se souvient après un passage à Paris et à Versailles dans les années 1760. Devenu jeune adulte, Mozart va séduire les jeunes et moins jeunes femmes du salon façon Don Giovanni (mais en gentil), au grand dam du vieux baron qui ne tardera pas à le renvoyer à son père par la première diligence, le tout dans une atmosphère tendre et positive : on est dans une comédie mondaine et douce, pas dans un mélodrame de la jalousie !

La comédie est créée voici 100 ans, avec Yvonne Printemps dans le rôle-titre, et remporte un vif succès. On comptera pas moins de 220 représentations en six mois et la presse se fait l’écho de cette réussite, comme par exemple G-F Moirinat dans Le Gaulois, le lendemain de la création : « Ce sont trois actes minuscules, trois miniatures dans le goût du dix-huitième. Leur puérilité est exquise, grâce au talent de M. Sacha Guitry, qui a su les traiter à sa façon, spirituelle et charmante entre toutes. Ils narrent le second voyage de Mozart à Paris et les circonstances de son départ brusqué pour Salzbourg, dont M. Sacha Guitry nous offre, comme toujours, une version bien personnelle. Selon lui, ce serait le baron de Grimm qui, par jalousie, aurait contraint le jeune prodige à quitter notre capitale (…) Ce délicieux petit ouvrage plein d’ironie subtile et d’émotion légère est souligné par une fort jolie musique précieuse et discrète à souhait de M. Reynaldo Hahn. Au deuxième acte, un tout petit ballet est gracieusement dansé par Mlle Marthe Lenclud et M. Gaston Gerlys sur quelques mesures de ces adorables « Petits Riens ». C’est un des bijoux de la soirée ».

André Messager lui-même, pour Le Figaro, salue la pièce et rend un hommage émouvant à son confrère Reynaldo Hahn : « (…) qui, s’il a su trouver une interprète admirable, a su trouver une musique qu’aurait aimée le personnage qu’elle incarne. Elle n’est pas très volumineuse, cette partition, elle ne contient guère qu’une dizaine de morceaux, mais ils sont tous excellents et réussis. Sans faire de pastiche, M. Reynaldo Hahn a su si bien marier son style personnel à celui de son modèle, qu’on ne sait plus très bien où se fait la « soudure » et ce qu’il faut attribuer à l’un ou à l’autre.» Comme le précise Messager lui-même, c’est le plus bel éloge qu’on puisse faire…
Puisqu’on n’a pas tous les jours 100 ans, voici un enregistrement intégral des seules parties musicales, réalisé en 1959 avec Géorgie Boué dans le rôle titre, pour la radio.


