Le 26 août 1278, le roi de Bohème Ottokar II (pour les Tchèques : Přemysl Otakar II) trouve la mort lors de la bataille de Marchfeld en Basse-Autriche. L’ambitieux roi voulait récupérer les territoires que Rodolphe de Habsbourg, élu empereur romain germanique contre lui-même après le « Grand Interrègne » qui avait suivi la déposition de Frédéric II par le Pape et dont il n’avait jamais admis la victoire, lui avait confisqués après l’avoir mis au ban de l’empire. Depuis deux ans, Ottokar, qui n’exerçait son pouvoir que sur le seul territoire de la Bohème et de la Moravie, avait entrepris de reconquérir plusieurs duchés en Autriche, en Syrie ou en Carinthie. Mal lui en a pris. Son armée est mise en déroute et il est retrouvé sans vie sur le champ de bataille.

Sa veuve, Cunégonde de Slavonie (Kunhuta en tchèque), fait alors appel au margrave de Brandebourg, neveu du roi défunt, pour empêcher les Habsbourg de s’emparer de la Bohème, alors que la Moravie tombe entre les mains de Rodolphe. Elle-même devient régente de Bohème et marie son fils Venceslas, futur roi, à une fille de Rodolphe pour assurer une sorte de paix précaire. Mais le prix à payer de l’ensemble s’avère désastreux pour la Bohème : Otto V de Brandebourg s’allie aux Habsbourg et s’installe en Bohème comme chez lui. Cette tutelle de fait du royaume de Bohème aboutit à une germanisation accélérée – et forcée – des territoires d’Ottokar et de Cunégonde.
Tel est le cadre historique du premier opéra de Bedřich Smetana. Il commence à le composer alors qu’il vient de rentrer à Prague en 1862, après un long séjour en Suède, à Göteborg, où il enseignait le piano. Il souhaite proposer un sujet propre à exalter le nationalisme croissant en Bohème, pour le créer dans le nouveau théâtre pragois destiné à jouer des oeuvres tchèques, inauguré en 1862 et est baptisé « théâtre provisoire » en attendant de bâtir ce qui deviendra le théâtre national de Prague, inauguré en 1881.
Le livret est confié à Karel Sabina, écrivain mais aussi activiste nationaliste qui a passé presque 10 ans dans les geôles autrichiennes, la Bohème faisant partie de l’empire austro-hongrois, qui réprime depuis des années toute velléité d’indépendance des peuples d’Europe centrale, en particulier depuis le Printemps des Peuples. Celui qui écrira peu de temps après le livret de la Fiancée vendue, s’inspire d’une nouvelle de Josef Tyl (disparu quelques années auparavant et par ailleurs auteur de l’hymne national tchèque).

L’action de l’opéra débute alors que le maire de Prague, Volfram Olbramović, réfugié dans la campagne bohémienne, annonce au peuple l’enlèvement par les Brandebourgeois de la reine Cunégonde et de son jeune fils Venceslas, héritier du trône de Bohème, ainsi que le sac de la capitale. La tension est à son comble entre les Allemands qui exercent un protectorat de fait, et les Bohémiens et la révolte gronde. La fille du maire, Ludiše est courtisée par Jan Tausendmark, un Tchèque qui est en fait un collabo des Brandebourgeois. Elle l’éconduit et il va donc se venger en permettant aux Allemands de piller la maison de Volfram et de ses filles. Pendant ce temps, à Prague, le peuple se soulève, conduit par un vagabond nommé Jíra. Ludiše fait appel à lui pour l’aider à retrouver ses deux soeurs, enlevées à leur tour par les Allemands. Jíra neutralise Tausendmark, mais ne parvient pas à récupérer les soeurs. Pire, le traître accuse Jíra devant Volfram et les nobles bohémiens d’être le véritable auteur de l’enlèvement des filles du maire. La foule prend la défense du vagabond, mais en vain : Jíra est jeté en prison et va bientôt être condamné à mort.
Alors que les troupes du Brandebourg menacent de massacrer les paysans bohémiens jetés hors de leur ferme par la famine, voilà qu’on apprend que le margrave Otto de Brandebourg ordonne le retrait de toutes les troupes étrangères de Bohème dans les trois jours. Le chef de Brandebourgeois, Varneman, qui détient les filles de Volfram Olbramović, souhaite profiter de ces trois derniers jours pour arracher une bonne rançon. Sans quoi, il les emmènera au Brandebourg pour les vendre.
Le traître Tausendmark offre une rançon à Varneman, qui refuse de traiter avec un parjure. Tausendmark se fait alors aider d’un vieux paysan bohémien qui, avec des partisans, parvient à libérer les filles du maire par la force. Las ! Ludiše est à son tour enlevée par Tausendmark, qui n’a nullement renoncé à elle. Jíra est libéré de sa geôle par le jeune Junoš, un autre patriote bohémien et voici qu’ils prennent la tête de la révolte. Le vieux paysan raconte aux deux hommes ce qui est arrivé à Ludiše et sans hésiter, Junoš se lance à l’attaque des soldats brandebourgeois qui s’apprêtent pourtant à quitter la Bohème pendant que Jíra fait arrêter Tausendmark et libérer la jeune femme. Grandes réjouissances finales !
Smetana présente sa partition au concours organisé par le comte Jan Harrach, doté de 600 florins et destiné à promouvoir l’art tchèque (rappelons que le compositeur était issu d’une famille germanophone, ce qui lui sera d’abord beaucoup reproché). Il faut attendre près de 3 ans avant que le jury ne finisse par accepter la partition.

L’opéra est donc créé voici 160 ans et remporte un énorme succès car il intervient à un moment charnière pour les Tchèques et intègre, même maladroitement (Smetana produira un tout autre chef d’oeuvre à peine quelques semaines après avec la Fiancée vendue), des accents tout à fait idiomatiques et populaires qui suffisent à électriser le public pragois. Certes, l’oeuvre ne dénonce pas un oppresseur autrichien et met qui plus est en scène un traître bohémien pour jouer le rôle du vrai méchant ! Mais chacun s’identifie bien au propos et à la nécessaire réconciliation des tchèques entre eux pour surmonter l’oppression. Ironie du sort, quelques mois plus tard, l’Autriche et la Prusse entreront en guerre et les Allemands, victorieux, occuperont Prague où sera signé le traité de paix mettant fin à cette guerre éclair. Ce qui fera dire à Smetana que « les vrais Brandebourgeois sont venus en Bohème ! »

