Rigueur et exigence du baroque napolitain

Arie Napoletane

Par Fabrice Malkani | ven 30 Octobre 2015 | Imprimer

Soigné et équilibré, alternant les affects maîtrisés et les climats musicaux, le récital que le contre-ténor Max Emanuel Cencic construit à partir d’airs d’opere serie consacre la suprématie de Naples dans un genre qu’elle a considérablement renouvelé. Sur les onze « arie napoletane » annoncées par le titre du CD, dix sont enregistrées en première mondiale, extraites d’œuvres de Porpora,  Leo, Vinci, Alessandro Scarlatti et Pergolèse. S’y ajoute, en première mondiale également, un concerto pour clavecin de Domenico Auletta interprété avec brio par Maxim Emelyanychev, qui dirige l’excellent ensemble Il Pomo d’Oro.

On retrouve avec Cencic et Il Pomo d’Oro les qualités vocales, musicales et dramatiques qu’illustrait le CD Venezia de 2013, et l’on sait gré à l’orchestre d’être ici toujours à l’écoute du chant, dosant ses élans et sachant par moments s’effacer sans renoncer pour autant à la richesse et à l’intensité de sa présence par ailleurs, dans une sorte de pétulance contrôlée. Du contre-ténor, on admire à nouveau, après son récital consacré à Hasse dans Rokoko (2014), la grande plasticité du chant (dès  le premier air mettant en scène Ulysse dans le Polifemo de Porpora). À la différence des airs vénitiens faisant la part belle à la virtuosité, c’est ici l’expressivité caractérisant l’ « école » napolitaine qui est mise à l’honneur. Par moments seulement (« In questa mia tempesta » de l’Eraclea de Vinci, à la plage 3), on peut avoir le sentiment que l’ornement prime sur l’expression, mais – c’est aussi un mérite du programme élaboré que constitue la succession des airs sur le CD – cet air est encadré par deux autres plus lents, plus profonds, plus émouvants.

Si l’ensemble ne vise pas à éblouir l’auditeur par la révélation d’un air immédiatement séduisant et mémorisable, et se caractérise plutôt par une recherche méticuleuse, presque austère, de la perfection, il ne faut pas s’arrêter à l’impression d’une beauté lisse et glacée que pourrait laisser la première audition. La technique impeccable est mise au service d’une profondeur à découvrir, par exemple dans « Miei pensieri » (Il Prigioniero Fortunato d’A. Scarlatti) où le temps semble suspendu dans ce qui apparaît comme une rêverie aux tendres tonalités, ou dans la première partie de « L’infelice in questo stato » (L’Olimpiade de Pergolèse) – dont la deuxième partie semble à l’inverse une étude exécutée avec une maîtrise souveraine mais suscitant moins d’émotion. Sur ce point, le livret d’accompagnement nous éclaire à sa façon, indiquant que « le concept d’ « école napolitaine » » se définit comme « un patrimoine didactique, transmis pendant un siècle et demi à travers les méthodes d’apprentissage des conservateurs (sic) napolitains » (p. 9). Que cette prose mal traduite ne dissuade pas d’écouter, de réécouter ces airs exigeants qui ne se livrent pleinement qu’au terme de plusieurs auditions, avec des descentes impressionnantes dans le grave (« Non fidi al mar », extrait de Demetrio de Pergolèse) ou des passages inattendus du grave à l’aigu dans l’un des sommets du CD, le « Non, non vedete mai » du Siface de Leo. À méditer également, dans le cadre de la spécificité des airs d’opéras « napolitains », le fait que l’orage qui se déchaîne dans « Qual turbine che scende » (Germanico in Germania de Porpora) se traduise par une poétisation musicale des phénomènes naturels, par un effet de pure métaphore qui n’emprunte aucun des moyens sonores habituels pour pareille thématique. Un contraste y est habilement ménagé par l’opposition entre le tempo rapide de la musique et celui plus mesuré du chant, rompant avec les parallèles systématiques entre les évolutions de la voix et celles des instruments.

Soulignons enfin combien l’art de Max Emanuel Cencic excelle à créer tout autant des effets de relief, d’épanchement et de plénitude que des moments de fusion du timbre de la voix avec celui des instruments. Le dernier air, « Vago mio sole », extrait de Massimo Puppieno d’Alessandro Scarlatti, en porte témoignage de manière à la fois discrète et éclatante, paradoxe que l’on pourrait aussi qualifier de baroque et peut-être de napolitain.

___

> Achetez ce CD "Arie Napoletane"