Pli de vaillance, pli de vaillance, pli de vaillance

Guillaume Tell - Rossini - Tony Poncet

Par Laurent Bury | mer 28 Décembre 2016 | Imprimer

Il suffit de regarder la pochette du 33-tours sorti en 1961 chez Philips pour être tout de suite édifié. En caractère 24, TONY PONCET. En déjà un peu moins gras, « Guillaume Tell ». En caractère 12, ROSSINI. En caractère 6, « Jean Borthayre, baryton » et « Irène Jaumillot, soprano ». En bas, sous le nom de l’orchestre et du chef, une inscription précise : « Premier enregistrement mondial dans la version originale française et dans le ton original ». Il était alors trop tôt, hélas, pour oser une intégrale, et c’était déjà bien courageux de proposer une sélection d’extraits respectant la langue dans laquelle le livret avait été écrit. Malgré tout, pour que ce vinyle soit vendable, il fallait un argument-massue, en l’occurrence la présence du ténor Antonio Ponce, plus connu sous le nom de Tony Poncet (1918-1979). Et la dernière note que l’on entendait sur le disque Philips, c’est bien sûr le contre-ut ajouté par Arnold, sur la dernière syllabe du chœur final.

Cas unique de fort ténor à contre-ut, Poncet venait d’aborder en 1960 à Toulouse le personnage d’Arnold qui allait devenir un de ses rôles fétiches, avec lequel il se produirait un peu partout jusqu’à la fin de sa trop courte carrière ; Guillaume Tell est aussi le dernier opéra qu’il interpréta dans on intégralité, en concert à Liège en 1971. En tout cas, à l’époque où il grave ces extraits, le ténor est encore en pleine possession de ses moyens, et l’on imagine d’autant moins faire la fine bouche face à une telle générosité sonore que la discipline du studio l’empêche d’en rajouter et d’exagérer la durée des aigus tenus comme il y était enclin pour satisfaire son public (la comparaison est instructive avec les extraits d’un live ajoutés en bonus – où l’enthousiasme délirant du public le pousse à bisser la reprise d’ « Asile héréditaire » !).
Peut-être aussi Tony Poncet était-il ici surveillé de près par chef Marcel Couraud (1912-1986). Aujourd’hui un peu oublié, ce chef français manifestait un éclectisme digne d’éloge : outre le cœur du répertoire, il enregistra beaucoup de musique baroque avec les Solistes de Stuttgart (Bach, Couperin, Rameau, Vivaldi) et s’intéressa également à ses contemporains (Messiaen, François-Bernard Mache). Il fit une belle carrière en Allemagne, qui explique que cette sélection ait été enregistrée à Karlsruhe, d’où une pointe d’accent chez les choristes (« La fête des campagnes abrèche nos travaux »).

Un mot encore de l’entourage du ténor. Marguerite de Gounod à 20 ans au Palais Garnier, Micaëla face à la Carmen de Jane Rhodes, Irène Jaumillot (1938-1994) était une grande et belle voix, à laquelle on reprochera seulement un certain manque de moelleux dans l’aigu.

Bien connu grâce à sa participation à diverses intégrales (Lakmé avec Mado Robin, Manon avec Victoria de Los Angeles…), Jean Borthayre (1901-1984) était comme Tony Poncet originaire du sud-ouest et possédait un timbre d’une noirceur et d’un mordant inimitables.

Alors bien sûr, on pourra toujours dire que tel ou tel ne possède pas le plus châtié des styles rossiniens, on pourra objecter que les ornements ne sont pas très orthodoxes, mais à défaut d’y trouver sa vérité, le genre lyrique ne doit-il pas pas sa vie à de tels interprètes ?