Kari et Fifi inséparables

Partenope

Par Laurent Bury | jeu 10 Décembre 2015 | Imprimer

Difficile parcours que celui de Partenope. Dès 1726, Haendel rêvait d’utiliser le livret écrit en 1699 par Stampiglia, pour offrir les personnages de la reine de Naples et de la fidèle Rosmira à la Cuzzoni et à la Bordoni, mais il dut finalement attendre 1730, et le rôle-titre échut à Anna Maria Strada del Po. Après quelques représentations ici et là durant sa première décennie d’existence, l’opéra disparut des scènes pour ne reparaître, bien timidement, qu’au XXe siècle. En 1979, René Jacobs était Arsace dans la première intégrale de Partenope, enregistrée par Sigiswald Kuijken à la tête de sa Petite Bande, après quoi l’œuvre de Haendel avait pu se rendormir en paix pendant plus de vingt ans. Au XXIe siècle, en revanche, l’œuvre suscite un net regain d’intérêt, sur la scène comme au disque. En 2005, Arsace avait la voix de Lawrence Zazzo chez Chandos, et en 2008, une captation provenant de Copenhague nous avait offert l’Arsace d’Andreas Scholl ; si l’on fait exception du live de Göttingen dirigé en 2001 par Nicholas McGegan, cela prouve simplement que pour enregistrer Partenope, c’est moins le rôle-titre qui compte que le titulaire du rôle de son amant, l’infidèle Arsace. En scène, le personnage a parfois été incarné par une chanteuse (Renata Pokupic en concert pour Antonio Florio, Christine Rice lors d’une mémorable production signée Christopher Alden à l’ENO en 2008). Et voici que nous parvient une nouvelle intégrale de studio, reposant sur le nouveau couple idéal de l’opéra baroque : Philippe Jaroussky et Karina Gauvin, déjà réunis pour la Niobe de Steffani.

Karina Gauvin a souvent prouvé ses affinités avec Haendel : elle était récemment à Madrid une Alcina déchirante, elle fut à Glyndebourne une Armida sadique, pour ne mentionner que deux personnage qu’elle a interprétés en scène. Pourtant, le rôle de Partenope commence par lui jouer un mauvais tour, puisque l’air « L’amor ed il destin » fait appel à une forme de virtuosité qui n’est celle où la soprano québécoise est le plus à l’aise : son timbre capiteux, qui fait merveille dans les airs où l’émotion l’emporte, se plie moins facilement à la vocalisation rapide. Heureusement, Karina Gauvin a tout le reste du rôle pour se rattraper, mais il ne faut pas attendre ici les vertiges des plus grandes créations haendéliennes. Par certains côtés, on pourrait dire que Partenope préfigure Serse en tant que comédie galante, où la guerre ne paraît pas vraiment être une affaire sérieuse.

Aussi éthéré que sa collègue est charnelle, Philippe Jaroussky trouve avec cette troisième intégrale haendélienne de quoi refléter son statut de star. Dans Agrippina en 2004, il n’était « que » Néron, dans Faramondo, en 2009, il était Adolfo face à Max Emanuel Cencic dans le rôle-titre ; le voilà enfin primo uomo, dans un assez réjouissant personnage de pleutre démasqué par sa promise déguisée en homme (comme Ruggiero réclamé par Bradamante ou Serse par Amastre) : le personnage est néanmoins loin d’être uniquement comique, et le contre-ténor français a tout loisir d’y déployer toute la grâce de son chant. Il reprend ainsi le rôle créé par le castrat Bernacchi, et autour de lui, a été réunie une distribution qui respecte les choix de Haendel. Ainsi, son rival Armindo, souvent confié aujourd’hui à une voix aiguë mais masculine, revient ici à une voix de femme, comme en 1730 : Emöke Baráth prête à cet amoureux longtemps éconduit et finalement accepté une très séduisante mélancolie et d’évidentes qualités vocales. Troisième soupirant de Parthénope : le ténor Emilio, avec lequel John Mark Ainsley retrouve un rôle notamment tenu à Londres en 2009. S’il est judicieux de confier ce personnage à un interprète aguerri, c’est en revanche un pari que d’offrir Rosmira à une quasi-inconnue. Teresa Iervolino n’est plus tout à fait une débutante, mais notre collègue Cédric Manuel la jugeait « très en retrait, malhabile » dans Maometto II à Rome au printemps 2014. La chanteuse est précise dans la vocalisation, le timbre est beau ; on regrettera néanmoins une trop grande réserve dans la composition du personnage, mais ce qui manque ici, c’est finalement l’expérience de la scène, la sensation de vie théâtrale qui aurait pu galvaniser cette distribution, fort dignement complétée par la basse Luca Tittoto.

A la tête de son orchestre Il Pomo d’oro, Riccardo Minasi persiste dans la voie haendélienne ouverte l’an dernier avec Tamerlano. Il s’est même vu offrir le luxe d’enregistrer le nouveau final, composé en 1730 pour la reprise de Partenope où Senesino reprenait le rôle d’Arsace. Pourtant, malgré le grand talent des instrumentistes de son ensemble, il n’est pas certain que le chef parvienne toujours à maintenir l’intérêt en éveil, même si la faute en incombe en partie au livret, et peut-être en partie à Haendel.