Entrez dans le siècle Cavalli

Grands airs de Cavalli (Leonardo García Alarcón) - Ambronay

Par Bernard Schreuders | ven 18 Septembre 2015 | Imprimer

Deux ans après l’éblouissement d’Elena, exhumée au Festival d’Aix-en-Provence puis gravée en DVD, Leonardo Garcia Alarcón et sa Cappella Mediterranea, rejoints par leurs complices de l’Ensemble Clématis, récidivent. Le double album consacré à Francesco Cavalli – Heroines of the venetian baroque – qui sort chez Ricercar en coproduction avec le Venetian Center for Baroque Music, retrace sa trajectoire et son évolution stylistique en glanant, parmi les vingt-sept opéras dont nous possédons la partition, les joyaux, pour beaucoup inédits, d’une anthologie unique en son genre. Le Festival d’Ambronay, avec lequel les artistes, faut-il le rappeler, ont noué une relation privilégiée, accueillait vendredi la première étape d’une tournée promotionnelle qui s’arrêtait ensuite à Venise, Tournai et Genève.

Qui aurait pu concevoir, il y a cinq ans à peine, une soirée exclusivement dévolue à des extraits d’ouvrages de Cavalli ? Ce qui serait banal avec Purcell ou Haendel – sinon avec Monteverdi –, devient, en l’occurrence, un événement en soi, mais aussi la réalisation d’un rêve pour ses admirateurs, d’autant qu’au plaisir de retrouver des pages aimées, voire plus familières (Il Giasone, L’Ercole amante, La Calisto, Il Rapimento d’Elena…), se mêle, évidemment, celui de la découverte. Le florilège, chronologique et magistralement assemblé par Leonardo Garcia Alarcón, consacre la formidable plasticité expressive du langage de Cavalli. Ce musicien doué d’une authentique sensibilité poétique réussit à donner l’illusion que vers et mélodie procèdent d’une seule inspiration, naissent d’un même souffle dans l’immédiateté d’un théâtre des affects infiniment subtil – généralement servi, il est vrai, par des librettistes de tout premier ordre (Faustini, Minato, Busenello). Là où bien des récitals alternent, de manière mécanique, mouvements vifs et lents ou encore climats sombres et humeurs enjouées, le chef argentin n’hésite pas à enchaîner plusieurs lamenti, parce que chacun nuance et renouvelle l’expression de la plainte. Certes, cette richesse d’intentions, parfois au gré de ciselures d’une extrême finesse, peut exiger de l’auditeur un effort de concentration et une disponibilité particulière, mais c’est le prix à payer pour goûter l’ambiguïté douce amère d’un espoir trompeur (« Una stila di speme », Ercole amante).   

En entreprenant cette défense et illustration du génie cavallien, Leonardo Garcia Alarcón se plaisait à imaginer l’hommage qu’aurait pu lui rendre l’une de ses plus brillantes élèves, la compositrice et cantatrice Barbara Strozzi. L’un comme l’autre trouvent aujourd’hui en Mariana Flores une interprète d’élection, comme le rappelle un bis épuré et à fendre l’âme (« Che si può fare ») qui ne laisse indemne ni le public, ni la chanteuse, principale héroïne de la soirée comme d’ailleurs de l’enregistrement. La voix s’est élargie, mais a conservé sa souplesse et, guidé par un sens aigu de la sprezzatura, le soprano aborde avec une égale justesse les éclats rageurs de Junon (Ercole amante), les accents éperdus d’Hypsipyle à qui elle confère un surcroît de noblesse (Il Giasone), ou la candeur étonnée de la nymphe Calisto.

A défaut d'assises profondes et d’une carrure idoine, Médée en fureur (Giasone) bénéficie du superbe tempérament d’Anna Reinhold, déjà remarqué dans Elena et qui s’épanouit davantage encore dans le vaste monologue de Déjanire (L’Ercole amante), merveille d’introspection et d’intelligence dramatique. Si le chant orné et très monteverdien de l’Harmonie dans le prologue d’Ormindo flatte d’emblée l'opulent mezzo de Giuseppina Bridelli, l’âpre douleur d’Idraspe (L’Erismena) – un des sommets du programme qui, sauf erreur, n’a pas été retenu pour l’enregistrement – et, dans un tout autre registre, la verve railleuse de Vafrino (Hipermestra) confirment aussi le talent de l'actrice que nous avions déjà pu apprécier lors de la reprise lilloise d’Elena. Plutôt brefs, mais souvent touchés par la grâce (Eliogabalo), duos et trios révèlent la connivence des solistes, du reste, magnifiquement accompagnés. Le raffinement qui caractérise, une fois encore, la réalisation de la basse continue, la beauté et la puissance évocatrice de certaines introductions, trop fugaces (Xerse), nous amènent à regretter la rareté des pièces instrumentales. Le premier siècle du deuxième millénaire sera-t-il un siècle Cavalli ? Puisse l'avenir exaucer le voeu ainsi formulé par le directeur de la Cappella Mediterranea que nous avons hâte de retrouver sur de nouvelles productions, à commencer par Eliogabalo, l'ultime chef-d'oeuvre du Vénitien qui sera à l'affiche de l'ONP la saison prochaine.