Frivolité ?

La Chauve-Souris - Marseille

Par Maurice Salles | dim 08 Janvier 2017 | Imprimer

Quel spectacle donner pour les fêtes ? A Marseille on semble avoir choisi la frivolité, avec une production de La Chauve-Souris. Jean-Louis Grinda, le metteur en scène, ne le cache pas : plaire au public est son premier souci. Pour s’en donner les moyens, il a adapté le texte français aux références des spectateurs marseillais en le truffant de calembours relatifs au château d’If ou à une célèbre série télévisée. Si ce procédé consistant à titiller l’esprit de clocher est courant, il n’a pas toujours cette sûreté et cette légèreté de touche. Ce savoir-faire éloigne de la représentation la grossièreté facile si souvent fréquente dans les spectacles destinés à divertir pour les fêtes. Il met en valeur une équipe de chanteurs qui sont aussi de très bons acteurs et s’accorde étroitement à la musique, résolvant sans à-coups la difficile conjonction du rythme théâtral et du rythme musical. Cette réussite est due évidemment à la collaboration complice du chef Jacques Lacombe. Attentif à toutes les nuances il obtient des musiciens de l’orchestre une discipline sonore sans bavure. A cet égard, l’ouverture semble un manifeste de leur entente, tant la lecture est à la fois précise, rigoureuse et raffinée. Le régal, c’est que cette qualité se maintiendra !

Ni les décors de Rudy Sabounghi ni les costumes de Danièle Barraud n’ont vieilli. Ils ne sont asservis ni à un réalisme étroit ni à un anachronisme de principe. Les uns et les autres représentent des lieux plausibles et des tenues de circonstance, le bal chez le prince Orlofski autorisant des extravagances et l’ivresse entraînant des débordements. Seul le grand escalier conduisant à la prison semble toujours aussi peu en situation, mais le choix d’enchaîner les actes deux et trois par un précipité explique le maintien de cet élément du décor du palais princier. Comme le texte, les lumières de Laurent Castaingt ont probablement été revues, car elles nous semblent nettement plus réussies que dans notre souvenir. Texte rafraîchi, rythme soutenu, subtilité musicale : cela explique peut-être que ce spectacle trouvé « gentil » il y a dix ans nous ait paru si agréable. Certes, quelques gags nous ont semblé superflus ou répétitifs, comme ceux du gardien de prison qui accompagne le nouveau directeur venu « cueillir » le notable à son domicile, mais comme dit à peu près Orlofski, il en faut pour tous les goûts puisque chacun a le sien. Alors glissons sur le ballet, dont la bonne volonté évidente n’a pas suffi à nous conquérir, pour apprécier celle des choristes, qui savent aussi se faire danseurs.


Jennifer Michel (Adèle) et Olivier Grand (Gaillardin) © Christian Dresse

Autre certitude, la cohésion de l’équipe de solistes. Parfaite sur le plan théâtral, où tous démontrent une maestria d’acteurs à saluer profondément, moins convaincante sur le plan vocal, elle n’en reste pas moins forte et donne à la représentation son influx. Après un début où il est en délicatesse avec la justesse, Jean-François Vinciguerra se ressaisit et son assurance scénique donne un relief certain au personnage de Tourillon. Quant à Marie Gautrot, elle chante bien, elle chante juste, mais son Orlofski manque d’ampleur et de force, même pour un personnage de viveur blasé.  Rien à reprocher, en revanche, au Bidard de Carl Ghazarossian ou à la Flora d’Estelle Danière qui projette sa voix avec la même énergie qu’elle lance ses jambes, en danseuse accomplie. Jean-Philippe Corre est tour à tour le gardien de prison alcoolique et le garde du corps musclé du prince, et le premier rôle lui permet, grâce à son monologue et au gag final, de remporter un vif succès aux saluts. Alfred, le ténor amoureux, est incarné avec conviction par Julien Dran, dont la voix ne cesse de s’étoffer. Le mauvais plaisant, le rancunier tenace, reste sympathique parce qu’Alexandre Duhamel le rend tel. Quant à sa victime, l’ancien arroseur cette fois arrosé, Olivier Grand lui confère la dimension et l’énergie propres à l’appétit vorace de ce jouisseur, sans outrer exagérément son comique. Cette retenue, Jennifer Michel la partage, et son Adèle est une réussite d’équilibre entre drôlerie, charme et feu d’artifice vocal. Dans le rôle de l’épouse respectable mais fleur bleue capable de se muer en femme rouée, Anne-Catherine Gillet est idéale de maintien, tant scénique que vocal, et fait de sa csardas une vraie gourmandise.

Tous ce mérites réunis composent un spectacle de très bonne tenue, que le public salue avec la chaleur reconnaissante qui lui semble convenir. Manifestement il a pris du plaisir à un divertissement de qualité. Cela signifie-t-il qu’à Marseille on est indifférent aux misères du monde ? Certaines étaient dans la salle, où de nombreux handicapés étaient présents. N’est-ce pas la preuve que frivolité et solidarité ne s’excluent pas forcément ?