Leo, lion de Babylone

Nabucco - Liège

Par Dominique Joucken | mar 18 Octobre 2016 | Imprimer

Un critique bilieux aurait beau jeu de dénoncer les faiblesses du Nabucco de Verdi présenté en ce moment par l’opéra royal de Wallonie. La mise en scène de Stefano Mazzonis est souvent lamentable de naïveté, et ne révèle aucune idée sur le livret, lequel se trouve réduit à ses pires clichés. Jamais les personnages n’ont paru aussi peu crédibles dans leurs revirements et leurs outrances. L’opéra à la mode de nos grands-parents, soit mais les temps ont évolué, et le public ne se contente plus d’une illustration aussi sommaire. Les éclats de rire qui accueillent la destruction de l’idole de Baal à l’acte II, désarticulée de l’intérieur de façon grotesque, le montrent à suffisance. Seuls quelques beaux éclairages et des costumes originaux sauvent le spectacle du naufrage scénique.

Les chœurs sont également une déception. Par rapport à ce qu’ils avaient laissé entendre dans Turandot il y a un mois, et vue la richesse des pages écrites par Verdi, on attendait beaucoup. Las, les pièges de l’écriture à contre-temps du compositeur mettent les choristes liégeois à rude épreuve, et même le célèbre « chœur des esclaves » tombe à plat, insuffisamment investi. A la décharge des artistes, on leur accordera qu’il n’est guère aisé de donner le meilleur de soi-même dans une mise en scène qui fait bouger les masses sur scène comme dans les années 50. Le malaise est palpable.


© Lorraine Wauters - Opéra royal de Wallonie

La distribution soliste compte quelques points noirs : Zaccaria est un rôle redoutable, où plusieurs grandes basses ont laissé des plumes. Cependant, la contre-performance de Orlin Anastassov est à la limite du professionnalisme. La justesse ne semble être à aucun moment une préoccupation du chanteur, et la façon dont il tourne autour de ses notes dans l’arioso avec violoncelle au I donne le mal de mer. C’est d’autant plus dommage que le matériau vocal est de premier ordre, avec un timbre de bronze et un volume qui paraît infini. L’Abigaille de Virginia Tola appelle de nettes réserves, surtout au début de l’opéra : la voix parait d’abord criarde et sans séduction et les vocalises sont souvent savonnées. Mais les choses s’arrangent au cours de la représentation, et elle termine sur une mort pleine de dignité, qui la montre davantage aux commandes de son instrument.

Toutes ces faiblesses s’effacent comme un mauvais rêve lorsqu’entre en scène le Nabucco de Leo Nucci, autour duquel l’opéra de Liège a intelligemment bâti son marketing. Peu importe qu’il arrive sur un cheval de bois aux couleurs psychédéliques, ou qu’on le transforme en vieux hippie après que Jéhovah l’a foudroyé. Nucci a l’autorité du rôle. Est-ce à cause des 300 fois où il l’a chanté ? De sa beauté vocale, exceptionnellement préservée à 74 ans ? Des expressions millimétrées qu’il sait faire passer sur son visage ? De son économie gestuelle ? Impossible à déterminer, et on touche ici aux limites de ce qui peut se dire sur la musique et l’opéra. Nucci est Nabucco, avec la même force que ce Dieu des Hébreux qui affirme « je suis celui qui est », et il n’y a rien à ajouter à ce fait. Sa seule présence vaut le déplacement. Il serait toutefois injuste de ne pas mentionner les autres sources de satisfaction du cast. Giulio Pelligra offre un Ismaele ciselé avec art, délivrant à la fois les raffinements du bel canto le plus aérien et une puissance jamais prise en défaut. Sa bien-aimée Fenena, Nahama Goldman est une révélation : une voix bien placée, des registres homogènes, une capacité à se faire entendre dans les ensembles où le personnage est souvent englouti. Tout cela dans une silhouette aussi mince et sulpturale ? On se pince … Les seconds rôles sont tous très bien tenus, et l’orchestre de l’opéra de Liège gronde et vrombit comme on l’attend dans ce Verdi « première manière », sous la baguette sans chichi de Paolo Arrivabeni.

Il y a donc un peu de tout dans ce Nabucco liégeois, et le pire y affronte le meilleur. Mais rien que pour Nucci, qui comme le confiait un de ses collègues en fin de spectacle « a écrit l’histoire du chant », tous les amateurs d’opéra devraient faire une embardée du côté de la Cité ardente.