Non, Rossini n’est pas toujours drôle

Tancredi - Versailles

Par Christophe Rizoud | ven 23 Mars 2012 | Imprimer
Versailles n’est pas Pesaro. Evidemment. Si l’on en doutait encore, cette production de Tancredi vient lever toute équivoque. Metteur en scène et directeur artistique de Disneyland Paris, conseiller artistique et dramaturgique du Théâtre du Châtelet, Jean-Philippe Delavault doit faire partie de ceux qui pensent que Rossini, c’est forcément drôle. Oui mais voilà, Tancredi qu’il lui faut mettre en scène, est un opéra seria. Le compositeur italien alors âgé de 20 ans y bouscule les codes du genre : récitatifs réduits au minimum, multiplication des ensembles, vivacité de l’écriture. Des recettes qui proviennent de ses expériences bouffes antérieures mais qui ne remettent absolument pas en question la nature sérieuse de ce melodramma eroico. Comment se sortir de ce mauvais pas ? Facile. Commençons d’abord par évacuer la fin tragique, dite de Ferrare, pour préférer celle plus conventionnelle de la création, en 1813 à Venise. Puis, tirons carrément un trait sur la dimension dramatique de l’ouvrage. Transformons les chœurs guerriers qui ouvrent l’opéra en parade Disney. Faisons du noble Argirio un épigone du roi Ménélas dans La Belle Hélène d’Offenbach c’est à dire un bouffon couronné, un crétin sautillant, un pitre. Donnons à l’entrée d’Amenaïde une autre envergure. Qu’elle rappelle celle d’Isabella dans L’Italienne à Alger, un opéra de Rossini qui lui, au moins, a le bon goût d’être buffa. Métamorphosons donc la princesse éplorée en coquette adulée par les gardes de son père. Affublons le vil Orbazzano du masque de Predator pour qu’il ait l’air encore plus méchant. Osons, outrons et laissons nos héros se dépatouiller dans ce qui ressemble davantage à une pasquinade qu’à un opéra empreint de grandeur et de passion. Heureusement, passé un premier acte calamiteux, la situation se rétablit. Impossible de contourner davantage le livret, le drame reprend ses droits et l’on peut même apprécier quelques beaux gestes scéniques magnifiés par un décor simple – assemblage de kakemonos de couleur unie – mais efficace.
Vu de la fosse étroite de l’Opéra Royal, Versailles n’est pas davantage Pesaro. Les cuivres de La Grande Ecurie et la Chambre du Roy sont une fois de plus en bisbille avec la justesse et Jean-Claude Malgoire confond souvent précipitation et énergie. Pour l’alternance de tensions et de détentes si caractéristique de la dynamique rossinienne, on trouvera mieux ailleurs. 
 
Idem côté distribution. Nora Gubisch a beau empoigner avec l’engagement qu’on lui connaît le rôle-titre, son mezzo-soprano n’est pas exactement le contralto modelé par Rossini aux dimensions opulentes d’Adelaïde Malanotte avec en ligne de mire nostalgique le chant des castrats. L’actrice est pourtant magnifique en travesti, chevelure bouclée au vent, épée à la main, telle le Grand Condé peint par Juste d'Egmont. Mais le style laisse à désirer, les phrases graves sont plus parlées que chantées et la voix ne déploie ses trésors que sur les sommets de la tessiture. C’est lors des duos que ce Tancrède se réalise le mieux, dans l’union magique des timbres, le velours sombre de Nora Gubish épousant idéalement l’étoffe soyeuse d’Elena de la Merced. Stylistiquement la jeune soprano espagnole n’est pas davantage dans son élément ; les abbellimenti sont rares, les effets peu variés, la vocalise en panne de signification. Mais avec une voix longue, égale, souple, sans stridence ni lourdeur, son Aménaïde a du charme à revendre.
Dans ce qui s’apparente à des arie di sorbetto, Gemma Coma Alabert (Isaura) et Valérie Yeng Seng (Roggiero) remplissent leur contrat. Très présent dans les ensembles, l’Orbazzano de Christian Helmer fulmine soigneusement, Rossini ne lui a pas donné beaucoup plus à faire.
Filippo Adami est finalement de tous celui qui nous semble le mieux à sa place. Le ténor italien, qui a fourbi ses armes à Wilbad, lorgne du côté de ses prédécesseurs, Rockwell Blake en tête. On pourrait trouver plus mauvais exemple. Sans disposer de la même virtuosité, cet Argirio s’accomplit dans son grand air du IIe acte, « Ah! Segnar invano io tento » malgré quelques extrêmes aigus à l’arraché. Affranchi de toute singerie, le souverain parvient à s’imposer et l’on pressent, derrière le chant fiévreux, la dimension qu’aurait pu prendre un tel Argirio si au lieu de lui mettre des bâtons dans les roues, on l’avait mieux accompagné scéniquement.
Précisons que les dimensions réduites de l’Opéra Royal (800 places) font effet de loupe. La proximité avec les chanteurs bouleverse les repères. Dans ce théâtre inauguré en 1770 pour le mariage de Louis XVI et Marie-Antoinette, avec ses ors, ses colonnades et ses miroirs, ses murs semés de girandoles, ses loges légèrement décalées pour que le spectateur n'ait jamais l'impression d'avoir quelqu'un au-dessus de sa tête, on vit l’opéra différemment. Versailles n’est pas Pesaro mais Dieu que c’est beau !