Questions pour un champion

40e International Belvedere Singing Competition - Jurmala

Par Christophe Rizoud | lun 13 Juin 2022 | Imprimer

Cent-dix-neuf chanteurs de 41 nationalités différentes sélectionnés parmi 900 candidats ; 53 en demi-finale ; 15 en finale : les chiffres témoignent de l’envergure acquise au fil des ans par l’international Hans Gabor Belvedere Singing Competition. Le concours fondé en 1982 est souvent surnommé le « Wall Street des voix » avec, pour les artistes qualifiés, la perspective d’un engagement et, à défaut, l’opportunité de se présenter devant un jury composé des directeurs et directeurs artistiques de quelques-uns des d’opéras les plus renommés de la planète : Dresde, Berlin, New York… Autrement dit, faire plusieurs auditions en une seule, d’où la réputation de tremplin artistique.

Les derniers rounds de cette 40e édition avaient lieu à Jurmala, station balnéaire à une trentaine de kilomètres de Riga, en Lettonie.

Assister à la finale sans avoir suivi l’ensemble des épreuves éliminatoires peut rendre discutable le verdict du jury basé non sur l'interprétation d'un seul air mais de plusieurs. Sans cette indispensable mise en perspective, autant le premier prix décerné au contre-ténor américain Key’mon Murrah semble légitime, autant le reste du palmarès interroge.

N’est-il pas prématuré d’attribuer un 2e prix à Nikita Ivasechko, baryton ukrainien de 28 ans certes prometteur mais débordé par l’ampleur technique et émotionnelle de l’air de Renato dans Un ballo in maschera ? Onéguine, Almaviva des Noces qui appartiennent aussi à son répertoire ont dû convaincre le jury de l’inverse. A en juger au seul air de Banco dans Macbeth, imposant mais encore limité dans la conduite du récit, le troisième prix décerné à la basse sud-africaine Rueben Mbonambi récompense davantage un talent en devenir qu’un chanteur confirmé.


© Dzintari Concert Hall/Pauls Zvirbulis

D’où la question : une compétition comme le Belvedere doit-elle distinguer ceux que dans le monde de l’entreprise on appelle les high potential ou donner la préférence des chanteurs déjà prêts à envisager une carrière internationale ?

Dans la première hypothèse, pourquoi ne pas avoir retenu la mezzo-soprano bulgare, Monika Zasheva, qu’une voix d’une profondeur enivrante doublée d’une agilité remarquable prédispose aux grands travestis rossiniens, si difficiles aujourd’hui à distribuer ? Pourquoi ne pas avoir primé la soprano belge, Louise Floor, dont la tenue de la ligne et l’usage des demi-teintes dans l’air de Louise sont chargés de promesses ?

Dans le deuxième cas, n’aurait-il pas fallu inscrire au tableau d’honneur le nom de Marianne Croux dont les aigus dardés et le sens du phrasé dessinent une Micaela d’une belle intensité ? La soprano française est déjà annoncée en Gouvernante de The Turn of the Screw à Dijon la saison prochaine.

Pour le reste, nombreux sont les candidats qui à trop vouloir démontrer sombrent dans la caricature. La tactique peut cependant s’avérer payante. La basse italienne Vittorio De Campo, dotée d’une puissance à décorner les bœufs, tonne son Filippo II et reçoit le prix du public ; Taejun Jeong piétine l’air du Toréador, malmène la prosodie française et se voit proposer un engagement au Deutche Oper Berlin.

Aucune contestation possible en revanche pour le premier prix, également distingué par le jury presse. Voix égale sur une longueur confortable, Key’mon Murrah crée la surprise non par sa tessiture de contre-ténor –  moins fréquente que d’autres dans un concours de chant international –, mais par un large éventail de couleurs et une justesse d’expression appréciable dans l’air d’Orfeo trop souvent débité comme les vingt-six lettres de l’alphabet. La messa di voce, la pureté de la ligne, des variations originales démontrent tant la technique que la musicalité. La projection, talon d’Achille de sa typologie vocale, n’a pas à souffrir de la comparaison avec les autres candidats. Il aurait fallu l’entendre dans Rossini (Arsace) ou dans l’air d’Orphée, « Amour, viens rendre à mon âme », également à son répertoire, pour juger de sa capacité à triompher de numéros plus virtuoses. Prochainement sur une grande scène internationale, n’en doutons pas.

A la tête d’un excellent Jurmala Festival Orchestra, Mārtiņš Ozoliņš, directeur musical par ailleurs de l’Opéra national de Lettonie, réussit à faire de chacun des airs proposés, quelles que soient les forces et faiblesses de leur interprétation, de véritables pièces de concert. Rendez-vous est d’ores et déjà pris l’année prochaine à Dortmund en Allemagne, souhaitant que la guerre en Ukraine qui a compliqué l’organisation de cette 40e édition ne soit plus qu’un (très mauvais) souvenir.

 

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