Souffrance et grandeur de Polyphème

Acis and Galatea - Avignon

Par Fabrice Malkani | sam 03 Octobre 2015 | Imprimer

Inspiré d’un épisode de la mythologie grecque figurant au livre XIII des Métamorphoses d’Ovide, le livret de ce « masque » composé par Haendel en 1718 pour le Duc de Chandos – après une serenata italienne sur le même thème datant de 1708 – raconte les amours de la nymphe Galatée et du berger Acis, suscitant la jalousie du cyclope Polyphème (celui-là même qui plus tard affrontera Ulysse). Souvent représentée dans l’iconographie artistique, l’histoire ne tire sa dimension dramatique que d’un affrontement entre le berger et le cyclope, dont ce dernier sort aisément vainqueur en écrasant son adversaire sous un énorme rocher. Aux chants d’amour succèdent alors les déplorations puis la métamorphose d’Acis en fleuve, devenu immortel à l’égal d’un dieu.

C’est donc une succession rapide d’affects – amour, jalousie, colère, deuil, consolation – sur une action très mince que ce court texte, dû à la plume de John Gay, connu pour son Beggar’s Opera composé par Pepusch en 1728 – propose à la mise en musique de Haendel. Belle occasion de déployer, dans une sorte de florilège d’airs et de morceaux de musique, un savoir-faire éprouvé depuis Almira (1704), Agrippina (1709) ou Rinaldo (1711).

Pour sa scénographie, Anne-Laure Liégeois a choisi de placer les chanteurs dans un espace clos plutôt que dans une Arcadie reconstituée : tout se déroule dans un salon du XVIIIe siècle, renvoyant le spectateur à l’époque de la composition de l’œuvre, signalée également par les costumes des chanteurs. Ainsi assistons-nous à la mise en espace de l’épisode mythologique par les contemporains de Haendel, avec petite pièce d’eau sur le devant de la scène et gazon artificiel en guise de tapis au pied des fauteuils et de la bergère qui accueillent les chanteurs, au début immobiles comme sur l’un de ces nombreux tableaux représentant l’histoire. Pour pallier l’absence de surtitres permettant de suivre plus aisément le texte en anglais, l’acteur Olivier Dutilloy expose l’argument au début de chacune des deux parties.

Les jeunes chanteurs font tous preuve de talent scénique et vocal, se mouvant avec aisance et élégance dans cet espace restreint, prompts à suggérer d’un geste, d’une mimique, d’une intonation, les sentiments qu’expriment leur texte et la musique. Touchante et aimable Galatée, la soprano britannique Katherine Crompton gagnera à améliorer le legato et les notes tenues, dès le premier air très attendu « As when the dove ». La projection parfois insuffisante pendant la première partie s’améliore durant la seconde partie du spectacle, remarque qui vaut aussi pour le Damon du ténor britannique Patrick Kilbride, parfois couvert par l’orchestre lors de ses premières interventions, mais doté d’un timbre séduisant et d’une excellente diction. Cyril Auvity compose un Acis de belle tenue, parvenant avec une apparente facilité à suggérer l’alliance de douceur et de fermeté qui caractérise le personnage, notamment dans ses dernières interventions, plus sonores.

De cet ensemble de jeunes talents se dégage un caractère : le baryton basse Edward Grint donne au personnage de Polyphème une authentique présence, servie par une puissance vocale permettant de déployer un large éventail de nuances, depuis l’expression de la rage dévastatrice (« I rage, I melt, I burn ») jusqu’à l’amour éperdu (« O ruddier than the cherry ») en passant par les émois de l’amoureux rejeté (« Cease to beauty to be suing »). La technique impeccable – justesse, clarté, souffle et projection sont au rendez-vous – se double d’une prestance qui confère au personnage, en dépit des monstruosités relatées par les récits mythologiques, une forme de grandeur tragique.

À la tête du Banquet Céleste, orchestre qu’il a créé en 2009, le contre-ténor Damien Guillon insuffle aux musiciens un rythme dynamique, subtilement nuancé. Le clavecin et la basse continue, placés à cour dans la fosse surélevée, se font parfois entendre un peu fort, au détriment des cordes et surtout des vents, mais ponctuent de manière saisissante – ruptures de tempo, dissonances voulues par Haendel – les moments cruciaux de l’action. Tout se résorbe enfin dans le magnifique chœur final, musique et chant rivalisant de douceur et de tendresse, avant les applaudissements nourris du public pour ce spectacle d’ouverture de saison de l’Opéra Grand Avignon.

 

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