5 questions à Fabrice Di Falco

Par Christophe Rizoud | mar 20 Mai 2008 | Imprimer
Né en 1974 à Fort-de-France, surnommé le « Farinelli créole » par certains, le sopraniste Fabrice di Falco vient d’interpréter avec succès Oberon dans Midsummer Night's Dream de Benjamin Britten à l’Opéra de Nice.
Sopraniste, falsettiste, haute-contre, contre-ténor voire altiste, à chacun sa définition. Quelle est la vôtre ?
A l’époque des castrats, au 17e et 18e siècle, il y avait des castrats altos et sopranos qui chantaient dans une tessiture correspondant respectivement aux mezzo-sopranos et sopranos féminins. Les contre-ténors et hautes-contre s’apparentent aux premiers ; les sopranistes aux seconds. Par exemple, dans Giulio Cesare de Haendel, il y a un rôle écrit pour un castrat alto qui peut être interprété aujourd’hui par un contre-ténor – c’est celui de Jules César – et un rôle écrit pour un castrat soprano – c’est celui de Sextus que j’ai chanté dès mon entrée au conservatoire de Boulogne en 1994. Quelques années plus tard, j’ai rencontré Gérard Lesne qui m’a dit « Etre sopraniste, c’est très original mais il n’y a pas de rôles pour toi dans l’opéra baroque pour la simple et bonne raison que le répertoire des castrats sopranos a été repris par les chanteuses ; il faut que ta voix murisse ». C’était un coup de poker : ma voix en vieillissant aurait très bien pu ne pas prendre d’ampleur et mon répertoire se serait limité au seul opéra contemporain. Heureusement, j’ai eu la chance d’une part d’acquérir une masse sonore dans les graves qui me permet d’aborder aujourd’hui des rôles de contre-ténor, d’autre part de conserver mes aigus de sopraniste, fort utiles dans les ornementations des arie da capo de l’opéra baroque.
Cette voix de sopraniste, est-elle difficile à assumer, en tant que chanteur et en tant qu’homme ?
Ma voix de sopraniste aurait pu être difficile à assumer si j’avais eu la carrure de Jean-Claude Van Damme mais au contraire elle va bien avec mon physique. Pour Oberon, il a même fallu que je me virilise en laissant pousser ma barbe et en changeant d’attitude de manière à ce qu’on voit sur scène un roi et non une reine. D’ailleurs tous les rôles qu’on m’a confiés au début de ma carrière dans la musique contemporaine ont été des rôles androgynes. Dans Les Nègres de Michael Levinas, j’étais même entièrement déguisé en femme et je serai encore travesti en janvier 2009 au Théâtre Sylvia Montfort et à l’Opéra de Massy quand j’interprèterai l’une des Quatre jumelles d’après Copi.
En l’absence de modèles dans votre catégorie, quelles sont vos références lyriques ?
Maria Callas d’abord car, avant même de m’intéresser à la musique classique, j’ai été séduit par sa personnalité ; non pas sa voix – à l’époque je n’y connaissais rien - mais son extraordinaire théâtralité. Ma deuxième référence a été Barbara Hendrix, à cause de la couleur de sa peau. Dans une île (NDLR : La Martinique) où je voyais des compatriotes chanter du zouk, de la salsa et des musiques exotiques, elle m’a apporté la preuve qu’on pouvait être noir et chanter du classique. En 1992, quand elle est venue en concert à Fort-de-France, elle a bien voulu me rencontrer et m’auditionner. C’est elle la première qui a remarqué la particularité de ma voix et m’a conseillé, après mon baccalauréat, d’entrer au conservatoire. C’est ainsi que j’ai intégré à l’âge de 20 ans la classe de Liliane Mazeron au conservatoire de Boulogne-Billancourt, Liliane Mazeron qui est une soprano colorature. Si j’avais pris des cours avec une mezzo-soprano, je n’aurai peut-être pas conservé ces aigus qui font aujourd’hui mon originalité. J’ai aussi une grande admiration pour mon ami Philippe Jarrousky que j’ai rencontré justement au conservatoire ; il était à l’époque dans la classe de violon. Il est venu à l’un de mes tous premiers récitals à Paris et m’a dit « tu as vraiment une voix de sopraniste » tandis que lui, malgré la légèreté, la pureté de son timbre et la finesse de ses aigus a vraiment une voix de contre-ténor. C’est un musicien extraordinaire, pianiste et violoniste hors pair, chanteur remarquable avec une technique extraordinaire. J’espère un jour qu’il sera chef d’orchestre pour qu’il me donne la chance d’interpréter enfin un vrai rôle de sopraniste dans un opéra baroque.
Il parait que votre voix a séduit jusqu’au Sultan d’Oman. Etes-vous un nouveau Farinelli tirant de sa mélancolie un Philippe V roi du pétrole ?
Le sultan Qaboos Bin Said Al Said est un homme charmant et l’histoire vaut la peine d’être racontée. Son directeur artistique, Ian Hockley, excellent pianiste et organiste par ailleurs, m’entend un jour à Paris lors d’un concert à l’église Saint-Severin et me propose de venir faire un récital pour le public à Mascate (NDLR : la capitale du sultanat d’Oman). Je fais le concert en 2005 avec suffisamment de succès pour qu’il m’invite à revenir l’année suivante. A la suite de ce deuxième concert, Ian Hockley m’offre de chanter un programme Mozart avec l’orchestre symphonique omanais sous la direction de Russen Keable à l’occasion du réveillon qu’organise le Sultan d’Oman dans son palais. Il faut savoir que le sultan Qaboos adore la musique classique au point d’entretenir un orchestre local auquel il offre les meilleurs chefs d’orchestre et qu’il dispose dans son palais d’une salle de concert de la taille du Théâtre des Champs-Elysées. Bref, le grand soir arrive. J’avais choisi d’interprèter Cherubin dans Les Noces de Figaro, tous les airs de Farnace dans Mitridate, re di Ponto plus quelques airs de Rinaldo, Jules César et Xerxès. J’arrive, je salue, je chante. Pas d’applaudissements après le premier air, ni le deuxième, ni le troisième… Je commence à penser que la nature très particulière de ma voix dérange un public habitué à plus de conformisme. Paniqué, je ne sais comment réagir ; j’enchaine tout le programme sans m’arrêter, sans pause, sans même boire un verre d’eau et toujours sans un seul applaudissement, en me demandant comment tout cela va finir. Très bien heureusement car à la fin du concert, le sultan et toute sa cour se sont levés pour m’ovationner. Depuis ce moment est née une grande amitié et le sultan me demande régulièrement de venir pour des événements très particuliers, quand il reçoit des invités afin de leur faire découvrir ma voix.
Mannequin, danseur, acteur, professeur, chanteur de variété, de jazz, de comédies musicales, d’opéras baroques ou contemporains, on a l’impression que, tout en ayant découvert votre voix, vous avez longtemps cherché votre voie. L’avez-vous trouvée ?
L’éclectisme ne me dérange pas ; je suis moi-même le fruit d’un métissage ; mon père est d’origine italienne ; ma mère est antillaise. Je suis aujourd’hui en train de naviguer entre l’opéra baroque (je vais chanter pour la réouverture du Teatro Colon de Buenos Aires Orfeo dans Orfeo e Euridice de Gluck), l’opéra contemporain (Les quatre jumelles), le spectacle Le souffle du vent et des récitals où j’interprète en une heure des airs de toutes les époques, des mélodies et des lieder. Je n’ai pas une étiquette. Je suis content dans mon actualité professionnelle d’avoir différents endroits où l’on peut m’entendre avec différentes casquettes. Loin de là, l’idée de m’éparpiller. Je ne vois pas les barrières car je ne suis pas né ans dans un monde avec des barrières. C’est en arrivant en France métropolitaine que j’ai compris qu’il y en avait. Je me considère comme un oiseau des îles ; je veux pouvoir voler d’une discipline et d’un domaine à l’autre ; je ne veux pas de cage.
 
Propos recueillis par Christophe RIZOUD
site de Fabrice Di Falco

 

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