Alexander Raskatov : « Je dédie GerMANIA à tous les êtres dévastés, spoliés, ruinés »

Par Fabrice Malkani | lun 14 Mai 2018 | Imprimer

Peu avant la création mondiale de son nouvel opéra GerMANIA à l’Opéra National de Lyon, le compositeur Alexander Raskatov (né en 1953), dont nous avions entendu en 2013 l’opéra Cœur de chien, nous fait part de son approche de l’opéra en général et de sa nouvelle œuvre à l'affiche du 19 mai au 4 juin.


Vous avez d’abord composé, pendant une bonne dizaine d’années, surtout de la musique de chambre. Comment en êtes-vous arrivé à composer un opéra ?

J’ai effectivement commencé par la musique instrumentale, j’ai composé pour des amis, j’ai joué moi-même des percussions et du violoncelle. Mais je me suis intéressé très tôt aux voix, à l’époque de l’URSS, entre autres à celle du ténor Alexey Martinov. Puis Let There Be Night, l’œuvre pour contreténor et trio à cordes que j’ai composée sur cinq fragments de Coleridge à la fin des années quatre-vingt, a tourné en Europe et aux États-Unis. C’était une commande de l’Almeida Theater de Londres, et l’œuvre a été dirigée par Pierre Audi, qui m’a ensuite proposé de composer un opéra – et je lui ai proposé Cœur de chien.

Après Le Puits et le Pendule (1989/1991) et Cœur de chien en 2008/2009, GerMANIA sera votre troisième opéra. Est-ce à la suite du succès de Cœur de Chien que Serge Dorny vous a commandé cette nouvelle œuvre lyrique ?

Serge Dorny, avant la première française de Cœur de chien, avant même sa reprise à la Scala de Milan, m’avait commandé, en 2013, un opéra à partir de l’œuvre de l’auteur allemand Heiner Müller, un auteur qu’il appréciait, que je ne connaissais pas encore beaucoup et que j’ai lu avec un intérêt particulier.

Comment concevez-vous votre rapport au livret ?

Pour Cœur de chien, le texte est de Boulgakov, et Cesare Mazzonis a adapté le texte sous forme de livret. En tant que compositeur, je suis aussi intervenu sur ce livret, pour certains points. Cette fois, pour GerMANIA, j’ai rédigé moi-même le livret directement d’après Germania III de Heiner Müller. Avec l’autorisation de Brigitte Maria Mayer, la veuve de Heiner Müller (qui est mort en 1995), j’ai pu couper quelques scènes et en ajouter d’autres, provenant d’une pièce antérieure, Germania I (Germania Tod in Berlin). De fait, ce texte n’a jamais été publié en Russie, en raison de la censure, et c’est mon fils, qui vit à Berlin, qui a traduit pour moi ces textes de Heiner Müller en russe. Du coup, j’ai conçu le livret en allemand et en russe. Par ailleurs, dans le Finale, on entend trois langues : le français, l’hébreu et le slavon – il s’agit d’un Requiem.

Les textes de Heiner Müller sont riches de références intertextuelles, littéraires et musicales. Ainsi, dans sa pièce Germania Tod in Berlin, deux scènes sont intitulées « Concerto brandebourgeois ». Ce jeu critique avec la tradition musicale joue-t-il un rôle dans votre approche ?

Il y a en effet beaucoup d’allusions à la musique et à la littérature dans la pièce de Heiner Müller. Je n’ai pas utilisé ces pistes comme des orientations pour ma composition musicale, par exemple le fait que Wagner soit cité dans la pièce originale. Mais j’ai tenu à proposer des citations intentionnelles comme celle de la Truite de Schubert, qui renvoie ici à Hitler dont on dit qu’il l’écoutait avant de se suicider, mais tout cela dans un contexte différent. Ou encore des chansons allemandes des années 20 du 19e siècle, comme « Ich hatt’ einen Kameraden », un poème de Uhland devenu un hymne nazi.

Pourquoi cette graphie particulière de GerMANIA ?

Heiner Müller disait que la première syllabe, ger, renvoyait à la flèche, tandis que mania évoquait la guerre. Cela paraît curieux en français, mais l’idée était de scinder le mot Germania en deux entités pour en exprimer les cassures. C’est aussi une manière de distinguer le titre de l’opéra de celui des pièces de Müller.

Il est question dans votre opéra des catastrophes, des tragédies du vingtième siècle, des figures de Hitler et de Staline. Avez-vous composé un opéra politique ?

J’ai voulu composer un opéra humain. On peut parler d’une dimension politique s’il s’agit de s’adresser au public en parlant de sujets sensibles. Soixante-treize ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, je dédie cet opéra à tous les êtres dévastés, spoliés, ruinés. Ce n’est pas le rôle d’un compositeur de donner des leçons d’histoire. Mais j’ai accepté cette commande aussi parce qu’il s’agit de l’histoire de ma propre famille. De l’histoire de mon père, de mon grand-père, de leurs souffrances sous Staline, de mon oncle tué à 22 ans sous un tank pendant la guerre russo-allemande.

C’est donc un sujet particulièrement sensible pour vous, et intime. La musique joue-t-elle un rôle consolateur ?

Il y a très peu d’espoir chez Heiner Müller, et je suis aussi très pessimiste sur la nature humaine. Mais le Finale de GerMANIA propose une catharsis dans laquelle la musique et le chant peuvent remplir cette fonction consolatrice.

Parlons, si vous le voulez bien, des voix et du rôle que vous leur attribuez.

Il n’y a pas dans mon opéra de premier ou de second rôle, comme c’est habituellement l’usage. J’ai choisi des tessitures extrêmes sans les hiérarchiser. Nous sommes loin d’Orphée et Eurydice. C’est la dimension radicale de l’écriture de Heiner Müller – la lire est déjà une épreuve – qui m’a conduit à faire ces choix. Mais si l’on pense à Mozart qui, à la fin du 18e siècle, compose Cosi fan tutte, on peut dire que les rôles de Fiordiligi et de Dorabella étaient, à leur manière, extrêmes pour l’époque, avec ces grands intervalles qui produisaient un effet très fort, alors inouï. La voix est certes différente des instruments, des clarinettes, des trompettes. Mais songeons à Iouri Bachmet, spécialiste de l’alto, qui joue dans un registre maximal avec des contrastes très marqués entre les notes les plus basses et les notes les plus hautes, obtenant une tension dramatique très forte – l’effet musical devient affect. C’est quelque chose qui existait déjà dans les musiques folkloriques des différents pays, et qui m’a toujours passionné. Lorsque j’étais étudiant au Conservatoire de Moscou, je faisais des centaines de kilomètres pour aller collecter des airs folkloriques de l’URSS. Le chant comme la musique sont des genres vivants et non morts, le contraste organique qui les anime le prouve. Mozart, Verdi utilisaient des sons nouveaux que nous ne percevons plus comme tels aujourd’hui.

Comment un compositeur perçoit-il le travail d’un chef d’orchestre et d’un metteur en scène créant son œuvre ?

Il y a le metteur en scène, qui exerce son métier consistant à organiser l’espace, et le compositeur essaie de travailler en concertation avec lui et avec le chef d’orchestre. Pour ce qui nous concerne tous les trois, nous avons le sentiment d’appartenir à une même équipe, de travailler ensemble. C’est un contexte idéal pour moi, avec Alejo Pérez et John Fulljames, car l’un et l’autre me laissent la possibilité d’intervenir quand je le souhaite. Entre nous, comme vous dites en français, « le courant passe ».

L’œuvre écrite, telle que vous l’avez conçue, évolue-t-elle lors des répétitions ?

L’important pour moi est de ne pas figer l’œuvre dans le passé, mais de rester dans le présent. Il y a des retouches de ma part, très peu, à vrai dire, car il n’y a pas de demande forte. Le compositeur est nécessairement dramaturge « dans sa tête » pour imaginer sa  musique dans le théâtre, pour se figurer la représentation de l’œuvre, mais dans la salle c’est autre chose. Il s’agit donc, après avoir écrit, de rester en alerte. Par exemple, à la fin de Cœur de chien, c’est moi qui ai eu l’idée de modifier la fin en proposant un anti happy end, avec cette invasion de clones qui viennent dévorer tout le monde.

Pour Cœur de chien, vous n’aviez pas pu réaliser entièrement le projet initial pour des raisons techniques et instrumentales. Est-ce le cas pour GerMANIA ?

Non. Pour Cœur de chien, effectivement, l’œuvre, telle qu’elle sera donnée intégralement un jour, je l’espère, comptera vingt-cinq minutes de plus, avec des effets musicaux inédits. Mais pour GerMANIA, tout ce qui avait été prévu sera réalisé, avec notamment trois ensembles d’instruments différents évoquant la guerre – quatre cors, quatre trompettes, quatre trombones – qui seront situés à trois endroits différents de la salle afin de créer un effet musical inattendu. Et il y aura ces citations intertextuelles dont nous avons parlé, avec « Ich hatt’ einen Kameraden » associé à des images de fil de fer barbelé et à des interventions de percussion inhabituelles. Je suis toujours à la recherche de sons. Quand j’étais à Lyon pour Cœur de chien, j’avais découvert sur les quais de Saône un magasin de percussions dans lequel se trouvaient des instruments rares, produisant des sons spéciaux et étranges. On entendra à la fin de la scène 4 l’un de ces instruments polyphoniques.

Comment avez-vous procédé pour construire un livret à partir des scènes de Heiner Müller ? Pour composer Wozzeck, Alban Berg avait reconstruit, à partir des scènes éparses de l’œuvre posthume de Büchner, une tragédie en trois actes.

En fait, j’ai coupé tout ce qui n’était pas utile dans le cadre de mon projet. Dans le texte de Heiner Müller, chaque chapitre s’articule autour d’un nouveau thème, il n’y a pas d’histoire suivie. Ce sont des scènes dramatiques – Tchaïkovski n’avait-il pas donné à son opéra Eugène Onéguine le sous-titre de « Scènes lyriques » ? Dans la mesure où la pièce ne raconte pas une histoire qui se déroule de A à Z, j’ai conservé le principe d’une succession de scènes avec des extraits de Germania I dans le texte de  Germania III. Il n’était pas question de construire une cohérence artificielle puisqu’il s’agissait de scènes distinctes. Et j’ai écrit moi-même certains passages, ajoutés au matériau d’origine, comme le duo entre Staline et Hitler.

L’opéra, est-ce du théâtre ?

L’opéra sans théâtre, c’est… la musique. Le théâtre est une dimension essentielle de l’opéra. Chaque opéra pose son problème de langue, et la voix est un élément important pour le théâtre comme pour l’opéra. Mais la voix est l’instrument le plus conservateur, elle est restée longtemps sans évolution particulière, il n’y a pas eu de grande révolution dans l’utilisation des voix, à la différence des instruments de musique et de leurs modifications dues aux progrès technologiques. Les innovations de Chostakovitch et de Prokofiev ont apporté des changements à un usage de la voix qui n’avait pas évolué depuis longtemps. Et la musique vocale a une place particulière dans la culture russe, elle est de l’ordre de l’intime.

Quels sont vos projets après la création de GerMANIA ?

Je prépare la représentation en version de concert d’un nouvel opéra composé pour Valery Gergiev, Eclyse, qui sera donné dans le cadre des Nuits blanches. Il comporte une dimension politique, il y est question des décembristes, de cette insurrection en 1825 de jeunes officiers contre le conservatisme du tsar. L’œuvre sera créée en coproduction avec Genève, et la partition publiée par la maison d’édition musicale Almira [pour Alexander Mikhailovitch Raskatov]. J’aimerais pouvoir composer un opéra sur l’amour, un opéra d’amour. Après tout, j’ai la chance, après tout cela, d’être encore en vie.

Propos recueillis le vendredi 27 avril 2018

 

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