Angel Blue - « L'opéra s'adresse à l'ensemble de l'humanité, indépendamment des questions de couleur de peau »

Par Camille De Rijck | ven 22 Juillet 2022 | Imprimer

Nous avions prévu, il y a plusieurs semaines, d'échanger avec Angel Blue à l'occasion de ses débuts à l'Opéra de Paris dans le rôle de Marguerite. L'actualité, qui a ses propres desseins, s'en est mêlée : la soprano annule ses représentations aux Arènes des Vérone où est pratiqué le blackface, Grace Bumbry s'en mêle, les internautes – eux – s'invectivent. Rentrée chez elle aux Etats-Unis, Angel Blue décide de maintenir notre interview et revient sur les évènements des derniers jours.


Comment vous sentez-vous ?

Je me sens bien. Je suis à la maison, avec ma famille. Ces deux derniers jours ont été vraiment très agréables. Je sors d'une période un peu intense ; rien que du point de vue de l'organisation – en plus des représentations annulées – j'ai dû annuler mon appartement à Vérone ainsi que tous les trains que je devais prendre. J'allais descendre à Vérone via Milan depuis Paris en passant sous les alpes, par la Suisse, ce qui m'excitait considérablement. Ce sont les contingences dont on ne parle jamais et qui font pourtant partie de la vie d'artiste. Quant à l'annulation, c'est simple : j'ai été très interpellée par les images que j'ai vues de la production d'Aïda et j'ai été blessée par la réponse de l'organisation qui m'a semblé manquer de compassion à propos d'un débat qui me tient à cœur. Ce fut une décision difficile, mais elle est venue du cœur. Elle a cependant été mûrement réfléchie et repose sur des convictions profondes. Je suis très triste de ne pas être sur scène, mais j'assume ma décision.

Quel regard portez-vous sur le blackface ?

Je suis consciente qu'initialement, l'indignation face au phénomène du blackface vient des Etats-Unis, mais celui-ci a été utilisé de par le monde, de différentes manières et dans de nombreux contextes. C'est donc une problématique générale. Mon point de vue est assez simple : j'ai chanté Mimì, j'ai chanté Violetta, je viens de chanter Marguerite à l'Opéra de Paris et la seule fois qu'on a voulu m'appliquer un maquillage pour rendre ma peau plus claire fut dans une production où j'incarnais un personnage de la forêt. J'ai donc pu chanter tous les grands rôle de mon répertoire sans qu'on veuille jamais me rendre plus blanche que je n'étais. Ma peau est de complexion particulièrement foncée ; cela ne m'a pas empêché d'incarner Violetta, sur la scène de La Scala, où je fus la première noire à chanter La Traviata (ce qui reste un des plus beaux moments de ma carrière et de ma vie). Charge au public de décider si je corresponds ou non à l'idée qu'il se fait du personnage. Dans notre métier, c'est un si grand bonheur de pouvoir incarner une vaste variété de personnages en restant soi-même. Dès lors, j'estime que faire appel à ce geste archaïque du blackface, au théâtre, c'est quelque part renoncer à notre capacité d'incarnation et de projection. C'est une sorte de défaite, à mes yeux. On n'a pas besoin de ça ! Et pardonnez-moi si le sujet m'émeut, mais nous passons tellement de temps à étudier des partitions, des langues, des subtilités musicales qui fertilisent l'imagination du public... et on voudrait nous dire que le public n'a pas la capacité de se faire une idée intime d'une personnage sans que la couleur de sa peau soit changée ? C'est faux.

L'opéra n'ambitionne-t-il pas de raconter des histoires universelles, qui dépassent justement ces questions de couleur de peau ?

Précisément. Et toutes les histoires – même Porgy and Bess – s'adressent à l'ensemble de l'humanité. Nous sommes des êtres humains, nous avons en commun les choses les plus intimes de notre ligne de vie : la naissance, l'amour, la séparation, la mort. Les émotions humaines dépassent les questions de peau. Naturellement, il existe des différences sociologiques, mais la base de notre humanité est la même, indépendamment de nos religions, de notre origine, de l'argent que nous gagnons (ou que nous ne gagnons pas). 

Avez-vous eu l'occasion d'échanger avec Grace Bumbry depuis son commentaire ?

Non. Après les événements, j'ai ressenti la nécessité de débrancher mes comptes sur les réseaux sociaux. Je suis très heureuse de pouvoir en parler aujourd'hui. Mes parents ont donné à leur quatre filles le même second prénom : Joy [ndlr : « joie », en anglais] et mon père disait qu'il me voyait comme un Ange et comme la joie de sa vie. Tous les jours, je tente de trouver un peu d'espoir et de bonheur autour de moi. Or, les commentaires sur les réseaux sociaux, suite à cette affaire, dépassaient parfois la simple expression d'une opinion. Les gens s'invectivaient – m'invectivaient – particulièrement sous le commentaire de Grace Bumbry. Or si son point de vue est tout aussi valide que le mien, au titre de sa propre expérience et de sa propre sensibilité, les commentaires – eux – n'étaient pas forcément très respectueux de la sensibilité de chacun. Je n'avais pas envie que ma page Facebook devienne le lieu d'une expression immodérée ; nous avons vécu tant d'événements brutaux ces derniers temps – le COVID, l'isolation, les émeutes, la guerre – nous n'avons pas besoin d'encore plus de dureté. Que chacun exprime son opinion, mais dans le respect... et de manière à alimenter le débat plutôt qu'à le restreindre. Je compte bien, un jour, parler de tout ceci avec Grace Bumbry. Pour l'instant, je me concentre sur la tournée qui m'attend. Avec l'orchestre de Philadelphie et son directeur musical Yannick Nézet-Séguin, nous allons parcourir l'Europe. Je chanterai Knoxville, summer of 1915 de Samuel Barber et deux créations de Valerie Coleman, compositrice admirable dont l'apprentissage des partitions a contribué à me faire grandir en tant que musicienne. 

Et dans ce métier, qui est si dur, vous devez à la fois avoir la peau dure et rester connectée à votre sensibilité. Comment gère-t-on cela ?

Ce n'est pas un métier pour les mauviettes (rires). On est éloigné de nos familles, qui pourtant nous structurent et on est sans cesse happé par l'aspect organisationnel d'une profession qui demande tellement plus que de l'étude. Et pourtant, combien d'heures passées à apprendre un rôle ou une langue, à écouter des disques, à déchiffrer des partitions, à travailler avec un coach. Tout cela pour défendre un art dont la compréhension touche sans cesse au subjectif. Je pense souvent à mon mari, avec d'autant plus d'émotion qu'il est programmateur informatique : dans son monde, il y a des codes et ceux-ci sont soit bons soit mauvais. Rien ne relève de la subjectivité ou de l'affect. En un sens, c'est si simple. Je ne voudrais cependant pas donner l'impression de me plaindre : l'amour que nous offre le public est inimaginable.

À quoi pensez-vous quand vous jetez un regard rétrospectif sur votre carrière ?

À mes débuts à Los Angeles, en Musetta. Je portais une robe jaune. Mon père venait de mourir. À la fin, ma mère m'a dit : « ma chérie, bravo, tu y es arrivée ! » et je lui ai répondu : « Non. Au contraire : tout reste à faire ».

 

 

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