Anna Prohaska : « Je rêve de Donna Anna et de Mélisande »

Par Laurent Bury | jeu 05 Juillet 2018 | Imprimer

A partir du 7 juillet, Anna Prohaska sera Nannetta dans Falstaff à Covent Garden. Nous l’avons rencontrée avant cette prise de rôle, lors d’un récent passage à Paris.


Vous venez de donner au Théâtre des Champs-Elysées un concert intitulé « Shakespeare et la musique », pour lequel vous aviez réuni des pièces de Purcell et de ses contemporains. Vous qui êtes autrichienne mais de mère britannique, entretenez-vous un rapport particulier avec le répertoire anglais ?

Absolument, et je dois dire que Purcell est un compositeur qui me tient particulièrement à cœur. Au départ, je n’avais pas du tout prévu de lire des poèmes de Shakespeare, mais l’idée est venue de Georg Kallweit, le premier violon qui, pour ce concert, dirigeait l’Akademie für Alte Musik Berlin. Cela dit, ce n’est pas la première fois que je mélange théâtre parlé et rôle chanté, donc je n’ai pas trouvé l’exercice trop intimidant. Ce que j’aime chez Purcell, c’est l’apparente simplicité de sa musique, qui ne requiert pas de grandes démonstrations de virtuosité mais qui permet malgré tout de toucher immédiatement l’auditeur.

Après votre Didon à Paris sous la direction de Teodor Currentzis, vous avez eu le privilège d’interpréter quelques-uns des plus beaux airs de Purcell dans une superbe production de The Fairy Queen à Vienne en janvier 2017.

Ah, je suis contente de vous entendre exprimer un avis positif sur ce spectacle, car dans la presse germanophone, la mise en scène de Mariame Clément a été reçue de manière assez mitigée. Pour ma part, j’ai pris énormément de plaisir à chanter dans cette production, qui était d’une intelligence remarquable.

Il doit bien y avoir d’autres compositeurs qui vous permettraient de chanter en anglais, à part Purcell ?

Oui, il y a Haendel, bien sûr ! Au cours de la saison prochaine, je chanterai un de ses opéras en italien, Orlando, où je serai Angelica. Mais pour ce qui est de ses œuvres en langue anglaise, j’ai chanté Iphis dans Jephtha à Amsterdam en novembre 2016 et, plus récemment, Merab dans Saul en février dernier au Theater An der Wien, à chaque fois dans une mise en scène signée Claus Guth.

Et peut-être Britten?

Il y a plusieurs années, j’ai été Flora dans Turn of the Screw, mais je n’ai pas encore eu l’occasion d’aborder d’autres personnages. Je le regrette, car la musique de Britten est un univers qui m’attire beaucoup. Je pense qu’à ce stade de ma carrière, Tytania dans Le Songe d’une nuit d’été me conviendrait tout à fait. Et dans quelques années, peut-être pourrais-je aborder un rôle plus lourd comme celui d’Ellen Orford dans Peter Grimes.

Lorsque nous nous étions rencontrés pour une première interview il y a cinq ans, vous aviez encore eu peu d’occasions d’aborder le répertoire français, mais depuis, les choses ont changé.

Oui, j’ai chanté Sœur Constance à Londres, et deux rôles dans Les Indes galantes à Munich, dans ce spectacle extraordinaire monté par Sidi Larbi Cherkaoui. Il y avait d’ailleurs un projet de reprise de cette production, mais je crois que l’Opéra de Munich a dû y renoncer pour des raisons financières car c’est un spectacle assez coûteux, puisqu’il faut des solistes, un chœur et toute une équipe danseurs présents en permanence sur scène ou presque.

Heureusement, vous ne vous arrêtez pas en si bon chemin, puisque vous serez Aricie en novembre à Berlin.

J’adore Rameau, dont la musique parvient à la fois à être si savante et à toucher l’auditeur. J’aime chanter en français de manière générale. Un de mes grands regrets est d’avoir découvert trop tard « La Mort d’Ophélie » de Berlioz, sans quoi j’aurais pu l’inclure dans mon premier disque, Sirène. Cet automne, Rameau va faire son entrée au Staatsoper de Berlin avec Hippolyte et Aricie, et il est grand temps que ses opéras ne soient plus seulement joués en France !

Avant d’en arriver là, une autre prise de rôle importante vous attend, Nannetta dans Falstaff. Est-ce votre premier grand rôle verdien ?

Non, ce n’est pas tout à fait premier, car j’ai jadis chanté Tebaldo dans Don Carlo, mais c’est un rôle qui se réduit à vraiment très peu de choses. En revanche, j’ai eu aussi l’occasion d’aborder Oscar dans Un bal masqué, qui a déjà nettement plus à chanter. Mais avec Nannetta, je passe à la dimension supérieure, et j’ai des choses magnifiques à interpréter. J’y retrouve mon ami Bryn Terfel dans le rôle-titre. Et comme la mise en scène est de Robert Carsen, ce sont aussi des retrouvailles puisque c’était également dans une production signée Carsen que j’ai fait mes débuts à Londres, en 2014, dans Dialogues des carmélites.

Vous avez surtout chanté la musique des XVIIe et XVIIIe siècles et celle des XXe et XXIe siècles. Trouverez-vous des personnages aussi intéressants dans l’opéra du XIXe siècle ?

C’est vrai que la musique baroque m’a permis d’exprimer bien des facettes de ma personnalité, avec des figures comme Morgana, que j’ai chantée à Aix-en-Provence, et que le répertoire contemporain offre aussi des personnages riches. Mais même ces jeunes filles de l’opéra romantique, Marzelline de Fidelio ou Ännchen du Freischütz, j’aime à penser que je peux toujours essayer de les interpréter un peu différemment, de montrer qu’elles sont moins naïves qu’elles n’en ont l’air,

La saison prochaine, vous enchaînerez à Berlin deux créations contemporaines qui vous permettront apparemment d’échapper aux jeunes filles guillerettes. D’après le programme du Staatsoper, vous camperez dans Violetter Schnee un personnage « morose, craintif et pessimiste »…

C’est un projet très intéressant. Beat Furrer a choisi de tirer un opéra d’un livret écrit par le romancier russe Vladimir Sorokine. La Neige violette s’inscrit dans une situation qui a inspiré beaucoup de films, et on peut même penser à Shining ! C’est un huis-clos où quelques personnages sont bloqués par une tempête de neige, et chacun réagit à sa manière.

Vous allez passer presque toute la saison prochaine à Berlin. Quand reviendrez-vous en France pour une production scénique ? Après Blondchen à Garnier à l’automne 2014, puis Morgana dans Alcina à Aix à l’été 2015, on ne vous a plus revue dans aucun spectacle…

Je dois vous avouer qu’à mon grand regret, j’ai été obligée de refuser une proposition magnifique de l’Opéra de Paris : ils voulaient que je chante dans Les Indes galantes à l’automne 2019, les rôles de Fatime et celui d’Emilie, je crois me rappeler. Hélas, cela tombait exactement en même temps qu’un projet qui me tient très à cœur, à Berlin, donc j’ai été obligée de refuser. Malgré tout, j’ai un scoop : je reviens à Aix-en-Provence dans deux ans, mais je n’ai pas le droit de vous dire dans quelle œuvre !

Serait-ce un titre que vous avez déjà chanté ailleurs ?

Non, mais inutile d’insister, je ne vous dirai rien de plus ! En revanche, j’avoue qu’il ne me déplairait pas du tout de me produire dans un des théâtres de France en dehors de la capitale. Il n’y a pas que Paris, et l’Opéra de Lyon, pour n’en nommer qu’un, jouit d’une excellente réputation. Je serais ravie de venir chanter à Nancy ou dans une autre ville comme celle-là.

Avez-vous un nouveau projet discographique ?

Je prépare un nouveau récital d’airs et de mélodies dont environ un tiers du programme sera français, mais sur un thème que je ne peux pas encore divulguer.

Chez quel label ?

J’enregistre désormais chez Alpha, où j’ai trouvé une bien plus grande liberté que du temps où j’étais sous contrat chez Deutsche Grammophon. Il y a chez Alpha des gens avec qui je peux vraiment discuter, qui m’aident à nourrir chaque projet.  Alors qu’auparavant, je devais me plier à des exigences d’un autre âge : chez DG, ils m’imposaient parfois un ordre des plages avec lequel je n’étais pas du tout d’accord, et au nom d’une conception périmée. De nos jours, la majorité des gens n’achètent plus un disque après avoir écouté les premiers morceaux dans un magasin ; ils téléchargent sur Internet les plages qui les intéressent, et même s’ils achètent l’ensemble du disque, ils l’écoutent dans l’ordre qui leur plaît !

A propos de disques, avez-vous eu des modèles que vous avez particulièrement écouté ? Ou des artistes d’aujourd’hui que vous admirez ?

Parmi les gents qui ne chantent plus, je nommerai d’abord Christine Schäfer, pour qui j’ai une immense admiration, et dont je rêverais de suivre les traces. A Paris, elle fut une incroyable Traviata métamorphosée en Edith Piaf, avec un encore tout jeune Jonas Kaufmann. Parmi les artistes que je côtoie, j’apprécie énormément tout le travail de Sandrine Piau, et je me réjouis de pouvoir son Almirena ce soir au TCE. Elle aura à ses côtés le contre-ténor Xavier Sabata, avec qui je me suis très bien entendue lorsqu’il chantait Ottone dans Le Couronnement de Poppée où j’interprétais le rôle-titre, au Staatsoper de Berlin en décembre dernier.

Comment envisagez-vous l’avenir de votre carrière ?

Dans Mozart, je prévois d’aborder dans un avenir proche le rôle d’Ilia, un personnage extraordinaire dans un opéra qui ne l’est pas moins. Idoménée est un opéra avec lequel j’ai été bercée, pour ainsi dire, et j’attends avec impatience de pouvoir l’interpréter à mon tour. De Mozart, jusqu’ici, j’ai chanté Zerlina dans Don Giovanni ; Pamina de La Flûte enchantée, que je veux continuer à creuser, bien sûr, car c’est un très beau personnage ; en revanche, je pense avoir un peu fait le tour de Blondchen dans L’Enlèvement au sérail, même si pour le moment Constanze relève encore du défi insensé.

Vous qui chantez beaucoup Suzanne, rêveriez-vous de passer à la comtesse ?

Pas du tout ! Je ne suis absolument pas de celles qui rêvent de lâcher la servante pour passer à la maîtresse, car je trouve le rôle de la comtesse terriblement ingrat. Elle n’apparaît qu’au deuxième acte, et il est rare que le personnage parvienne vraiment à attirer la sympathie. Bien sûr, il y a « Dove sono », qui est un air magnifique, mais les spectateurs l’attendent tellement qu’ils sont souvent déçus, et. Alors que Suzanne, elle, est une héroïne beaucoup plus présente et qui a au dernier acte le merveilleux « Deh ! vieni, non tardar », qui arrive au terme d’une longue représentation, mais je rêve de garder Suzanne à mon répertoire le plus longtemps possible.

D’autres rôles mozartiens en vue ?

Evidemment, je rêve de Donna Anna ou de Fiordiligi, mais ça n’est pas pour tout de suite. Et dans un tout autre répertoire, il y a un rôle que j’ai très envie d’aborder : Mélisande.

On peut en effet imaginer que vous y seriez très bien.

Hélas, en Allemagne, les théâtres ont tendance à vouloir à tout prix confier ce rôle à des mezzos. Je pense néanmoins que le personnage est si riche qu’il se prête à toutes sortes d’interprétations variées, et je ne désespère pas de convaincre un jour une maison d’opéra !

 

Propos recueillis et traduits le 5 juin 2018

 

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