Cinq Clés pour Le Voyage dans la Lune

Par Christophe Rizoud | lun 01 Février 2021 | Imprimer

Dimanche 20 décembre 2020, Montpellier devait ouvrir le ban du Voyage dans la Lune, opéra-bouffe-féérie de Jacques Offenbach négligé par la postérité. Les consignes sanitaires imposées par la pandémie de COVID-19 en ont décidé autrement. Nul ne sait aujourd'hui ce qu'il adviendra des prochaines représentations de ce spectacle du Centre français de promotion lyrique, destiné à favoriser la carrière de jeunes chanteurs, prévues à Compiègne les 12 et 13 février, Tours du 12 au 16 mars, Toulon du 23 au 27 avril, puis à Marseille, Nice, Limoges, Vichy, Clermont-Ferrand, Rouen, Massy, Reims, Metz, Avignon, Neuchâtel entre décembre 2021 et avril 2023. Un enregistrement studio à l’automne 2021 donnera lieu à une édition en livre-disque du Palazzetto Bru Zane. En attendant, le 319e numéro de L’Avant-Scène Opéra offre une occasion d’autant plus inespérée de se familiariser avec l’œuvre qu’elle a été peu enregistrée et commentée.

  1. Le Voyage forme la vieillesse

Créé à Paris au Théâtre de la Gaîté le 26 octobre 1875, Le Voyage dans la Lune appartient à la dernière manière de Jacques Offenbach. Cinq ans après Sedan, le compositeur panse ses plaies. Associé au régime déchu, accusé d’avoir contribué à la débâcle par la fantaisie subversive de sa musique, rappelé à ses origines allemandes en dépit d’une naturalisation française obtenue en 1860, le compositeur cherche à approfondir son art. En 1872, Le Roi Carotte au Théâtre de la Gaîté inaugurait une série d’œuvres « féériques », dont Le Voyage dans la Lune trois ans plus tard représente le dernier avatar. Entre ces deux créations, Offenbach, infatigable comme toujours, a pris la direction dudit théâtre et accaparé l’affiche des autres scènes parisiennes avec une dizaine de nouvelles œuvres dont Fantasio, Pomme d’Api, Madame l’Archiduc… En février 1874, le succès de la révision féérique d’Orphée aux Enfers lui évite la faillite de justesse avant qu’en décembre de la même année, l’échec de La Haine, un drame sanglant de Victorien Sardou pour lequel il avait composé une partition d’une trentaine de numéros, ne le contraigne à mettre la clé sous la porte de la Gaité. Endetté jusqu’au cou en dépit de l’accueil favorable réservé au Voyage dans la Lune, il ne lui reste d’autre choix que d’accepter une tournée américaine grassement rémunérée. Parti de Paris le 21 avril 1876, il rentrera quatre mois plus tard, renfloué, prêt à entreprendre la composition des Contes d’Hoffmann, dont la création aura lieu en février 1881, quelques mois après sa mort.

  1. Le Voyage dans le monde de la féerie

Le Voyage dans la Lune appartient à la famille de l’opéra-bouffe-féérie, avec laquelle Offenbach tente de renouveler son propos et de ragaillardir ses finances. Le Roi Carotte en 1872 n’est pas le premier en l’espèce, ni Le Voyage dans la Lune trois ans plus tard le dernier. La féerie est apparue à la fin du 18e siècle, moins label qu’épithète, qualificatif accolé au genre pour en souligner la dimension tant spectaculaire que divertissante – et à ce double titre, populaire – : ballet-féerie, vaudeville-féerie et donc opéra-bouffe-féerie. Cette fonction subalterne autorise des libertés qu’Offenbach s’empressera de prendre, en introduisant par exemple dans Le Voyage dans la Lune des scènes réalistes chargées par un effet de contraste de surligner l’aspect merveilleux des autres tableaux. Le succès sera au rendez-vous et, pourtant le compositeur abandonnera rapidement l’exploitation du filon, non qu’il en ait épuisé les trésors mais les budgets exigés par ce type de spectacle le découragèrent, lui comme ses successeurs, de poursuivre une entreprise non exempte de risques financiers. Le procédé subsiste cependant au 20e siècle comme l’explique Hélène Laplace-Claverie dans L’Avant-Scène Opéra à travers les opérettes et comédies musicales à grand spectacle. Au cinéma, les films à effet spéciaux peuvent aussi se poser en héritier de la formule, sans parler de certaines séries – Game of Thrones pour n’en citer qu’une – qui sont à Tron de Steven Lisberger – le premier long métrage aux trucages assistés par ordinateur – ce que les navettes spatiales sont à la machine volante de Léonard de Vinci.

  1. Le Voyage au cœur de l’orchestre

Que n’a-t-on lu – et donc écrit– sur l’orchestre de Jacques Offenbach ! Le rythme trépidant de sa musique, sa fantaisie mélodique, les impératifs théâtraux auraient trop souvent relégué au second plan l’attention portée à l’orchestration. Apôtre infatigable de la cause offenbachienne, Jean-Christophe Keck dans L’Avant-Scène Opéra remet les pendules à l’heure. Non, Offenbach ne déléguait pas cette tâche à un assistant mais, à quelques rares exceptions, s’en chargeait lui-même avec une minutie qui prouve l’importance qu’il accordait à la couleur orchestrale. Non, l’orchestre requis pas Offenbach n’était pas immuable mais, au contraire, s’adaptait aux théâtres, formations et format de l’œuvre jouée. Tel est le cas du Voyage dans la Lune qui, dans la vaste fosse de la Gaîté, éploie bois, cors, pistons par deux, trombones par trois et ne lésine pas sur les cordes. « Le musicien sait parfaitement pétrir sa pâte orchestrale, l’allégeant, l’aérant, la rendant même parfois transparente, avant de la faire gonfler, de la densifier, pour aboutir à une texture compacte ou massive. Il est grand temps d’élever définitivement Offenbach au rang des grands orchestrateurs français du 19e siècle », s’enflamme Stéphan Etcharry en préambule de son Guide d’écoute. De quoi mettre un terme définitif à une fausse réputation de « dzim boum boum » qui entache la musique d’Offenbach et proviendrait pour partie du remplacement de la caisse militaire par une « batterie » moderne d’une subtilité moindre.

  1. Le Voyage dans la partition

Composée sur un livret librement inspiré de l’univers littéraire de Jules Verne, Le Voyage dans la Lune compte une trentaine de numéros, tous plus délicieux les uns que les autres. Des chœurs, des ensembles, des airs pour soprano, baryton, ténor en veux-tu en voilà, sans cependant le ou les tubes incontournables qui auraient aidé l’ouvrage à surmonter l’épreuve de la postérité, à côté d’Orphée aux Enfers, La Vie parisienne et La Périchole. A défaut, l’ariette de la princesse Fantasia, « Je suis nerveuse » (n°21) a fait l’objet d’enregistrements séparés, le dernier en date par Jodie Devos dans le récital Offenbach colorature (2018, Alpha). Au sein d’une discographie rachitique, Louis Bilodeau recense aussi « Monde charmant », la valse chantée de Caprice (n°7) par Barbara Hendricks dans son album Airs d’opérette (1992, EMI) ou, dans la compilation Celebrating Offenbach (Opera Rara, 2006), « Je regarde vos jolis yeux », le madrigal de Caprice (n°15), le rôle décidément le plus avantagé par la partition. Rien d’étonnant quand on sait qu’il fut écrit à l’intention de Zelma Bouffar – l’égérie, et un peu plus, de Jacques Offenbach. Une fois n’est pas coutume pourtant, ce n’est pas une pièce vocale mais instrumentale qui reste d’abord associée au Voyage dans la Lune : le Ballet des Flocons de neige(n°27), une page enchanteresse en sept mouvements à propos de laquelle le critique Jules Lemaître, peu connu pour sa complaisance, écrivait : « Ce ballet neigeux et rosissant pourrait bien être, par la grâce et la simplicité parfaite de la conception et de l’exécution, un des chefs-d’œuvre du genre ».

  1. Le Voyage pour de rire

Bien que féérique, comme tout opéra-bouffe, Le Voyage dans la Lune comporte une lourde charge satirique. Ce ne sont plus les divinités de la mythologie antique mais les créatures extra-terrestres derrière lesquelles s’abrite le livret pour brocarder la société. De son côté, la musique multiple les références, qu’il s’agisse de chansons populaires – « Bon voyage M. Dumollet » dans le finale de l’acte I, nous signale Stéphan Etcharry – ou d’’ouvrages lyriques célèbres. La scène de la vente de l’acte III pastiche La Dame Blanche, ouvrage alors très populaire qui comporte une scène similaire. Berlioz, Gounod sont aussi évoqués. Ces clins d’œil, évidents pour le public de l’époque, s’avèrent plus difficiles à dépister aujourd’hui. Ils sont pourtant une des composantes nécessaires pour percevoir entièrement l’humour musical d’Offenbach, ce que David Rissin intitulait dans son ouvrage paru en 1980 chez Fayard « le rire en musique ».

 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.