Jardin des délices

Offenbach colorature

Par Laurent Bury | jeu 17 Janvier 2019 | Imprimer

Il y a des fleurs qui inspirent des romances, et des fruits – ceux que vend Ciboulette dans Mesdames de la Halle. Il y a des oiseaux, bien sûr, et pas forcément dans la charmille : des rossignols, des colibris comme chez Chausson, des bengalis (il ne manquerait plus qu'un mysoli). Il y a d’autres bêtes un peu plus encombrantes, un ours blanc, très précisément, qui a d’abord été un chien, puisque Boule de Neige n’est guère qu’une adaptation post-1870 de Barkouf, créé à l’Opéra-Comique en 1861. Mais il y a aussi des princesses en mal d’amour, des jeunes filles nerveuses, des vivantes et des mourantes. Il y a de tout cela dans Offenbach colorature, le disque coproduit par le label Alpha et le Palazzetto Bru Zane, pour ouvrir cette année du bicentenaire que nous célébrerons comme il se doit. Dans ce jardin des délices offenbachiennes, où l’on émet des vocalises comme l’on respire, il n’y a pas que de la franche gaieté, car plusieurs des extraits proposés viennent en fait d’œuvres non pas « bouffes » mais destinées à la Salle Favart, où le compositeur pouvait peut-être compter sur des gosiers plus experts que ceux qu’il embauchait pour les Bouffes-Parisiens. Barkouf, on l’a dit, mais aussi Vert-Vert, Robinson Crusoé et Fantasio, sans oublier Les Contes d’Hoffmann (à part pour caresser le public dans le sens du poil, était-il bien nécessaire d’inclure l’inévitable barcarolle de cet opéra ? Pour illustrer la colorature chez Offenbach, « L’amour lui dit : ‘La belle », le grand air de Giulietta, aurait peut-être été plus indiqué).

Autrement dit, il y a beaucoup de choses fort diverses dans le programme qu’Alexandre Dratwicki a concocté à l’intention de Jodie Devos, déjà protagoniste du concert et du disque Il était une fois, consacré à la féerie dans le monde de l’opéra-comique français. On retrouve d’ailleurs ici, en fin de parcours, l’air « Je suis nerveuse », tiré du Voyage dans la lune. Parmi les retrouvailles, on est heureux d’entendre dans un français totalement idiomatique la Valse-Tyrolienne d’Un mari à la porte dont Sumi Jo avait fait l’un de ses chevaux de bataille. La remarque sur la qualité de la diction vaut aussi pour les deux (superbes) airs de la princesse Elsbeth, forcément mieux articulés que par l’interprète anglophone de la récente intégrale de Fantasio. Et l’on n’est pas mécontent non plus de redécouvrir « Conduisez-moi vers celui que j’adore » jadis défendu par Natalie Dessay. Qu’on n’aille cependant pas croire qu’il n’y a dans ce disque que du connu : loin de là. On ne peut pas dire que Les Bergers, Les Bavards ou Le Roi Carotte encombrent la discographique. Et même ce qui est « connu » n’est vraiment pas rabâché, à la susdite exception de l’incontournable Barcarolle.

Jodie Devos commence à être bien connue des mélomanes, depuis son 2e Prix au concours Reine Elisabeth en 2014 et son passage par l’Opéra-Comique. Depuis longtemps adoubée à Liège, désormais Reine de la Nuit à Bruxelles (en septembre dernier) ou à Paris (ce printemps), la soprano belge est un nom avec lequel il faut compter. La virtuosité est bien au rendez-vous, comme on s’y attendait, le suraigu souvent triomphant, et les héroïnes plus mélancoliques prennent toute l’épaisseur psychologique souhaitable. On regrettera simplement qu’il n’y ait pas un rien plus de sourire dans cette voix, lorsqu’elle quitte un instant les princesses au profit des fruitières et autres dompteuses d’ours. Et tant qu’à pinailler, on admet qu’un « Allez porter à vos duchesses » puisse devenir « Allez, porteZ à vos duchesses », mais n’aurait-on pu éviter, au disque, un regrettable « Elles répondront Z’à vos tendresses » dans Mesdames de la Halle ?

Même s’il correspond à la mort d’Eurydice, l’extrait d’Orphée aux enfers est pris à un tempo étonnamment lent par Laurent Campellone qui, dans le reste du programme, confirme en revanche pleinement son aisance dans cette musique, lui qui a dirigé, entre autres, La Belle Hélène à Nancy, Fantasio à Paris, Barbe-Bleue à Nantes ou La Princesse de Trébizonde à Saint-Etienne. Quant au Münchner Rundfunkorchester, le Palazzetto Bru Zane se charge depuis quelques années de compléter son éducation en matière de musique française. Signalons aussi la présence discrète mais efficace de la mezzo Adèle Charvet en Nicklausse.

 

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