Entre le vrai et le faux, deux magiciens

Par Jean-Claude Meymerit | mer 11 Août 2021 | Imprimer

Pendant tout l’été, du 13 juillet au 5 septembre, l’Opéra national de Bordeaux présente au Grand Théâtre, une exposition intitulée Bêtes de scène, Démons et merveilles. Elle est imaginée par les deux bordelais Eric Charbeau et Philippe Casaban qui avaient déjà créé l’an dernier, Plus que parfaits, métamorphoses des corps en scène. Pour Forum opéra, Eric Charbeau a accepté d’être le guide. Même si ces expositions s’adressent surtout à un public novice ou tout simplement curieux, les aficionados lyriques picoreront quelques souvenirs de productions présentées sur diverses scènes lyriques comme Nantes, Limoges, Toulouse, Strasbourg, Nancy, Paris… et bien sûr Bordeaux.

Connus pour leurs créations et interventions dans le monde théâtral, Eric Charbeau et Philippe Casaban se sont fait surtout remarquer à l’opéra par des scénographies auprès du metteur en scène Laurent Laffargue : Don Giovanni, La Bohème, Carmen, Les Noces de Figaro. Productions que l’on peut encore apprécier à travers le monde.

Comme l’an dernier, ils ont choisi le prestigieux bâtiment du Grand Théâtre pour leur seconde exposition estivale. Partant de fonds étonnants des maisons d’opéra en matière de costumes d’objets et maquettes liés au monde animalier, ils décident de proposer cette thématique. Le contraste entre la sauvagerie et l’animalité présenté et le cadre architectural géométrique assez strict du Grand Théâtre, ont immédiatement stimulé les deux scénographes dans la juxtaposition de ces deux univers.


Photo Opéra de Bordeaux

Tout au long de l’exposition, ils s’amusent des objets et des textes aux phrases percutantes et humoristiques en jonglant entre la sophistication extrême de la scène lyrique et la sauvagerie animale. La scène n’est-elle pas justement le lieu des paradoxes ? Eric Charbeau aime les contrastes. Il est sûr que le public vient chercher dans un spectacle, entre les mélanges de beauté et d’animalité, d’ange et de bête, une certaine forme de jouissance. Le spectateur aime osciller entre les paradoxes. Ce n’est pas le hasard qui a entraîné la représentation de l’animal sur scène, c’est une évidence. Depuis que l’homme existe, les sons qu’il émettait se sont transformés en notes puis en paroles. Parler, raconter des histoires en chantant. L’opéra venait d’apparaître. Sur scène, ce sont surtout dans les spectacles de danse que les animaux s’expriment. Dans l’opéra les exemples sont plus rares mais les symboles très fréquents.

En créant cette exposition, Eric Charbeau et Philippe Casaban souhaitent redonner une seconde vie à leurs découvertes glanées au fond des hangars et des malles des théâtres lyriques français. Certaines représentations grandeur nature d’animaux étaient dans un état désastreux. Restaurées et en les présentant de nouveau aux regards du public, ces animaux paraissent vivants. Sur scène les effets sont spectaculaires. Les deux scénographes en profitent pour rappeler aux visiteurs qu’il est interdit aujourd’hui de montrer des animaux vivants sur scène. On se souvient, il n’y pas si longtemps de la présence de poules, d’un âne dans la production des Brigands à l’Opéra comique ou du taureau dans Moses und Aron à l’Opéra de Paris qui a fait couler beaucoup d’encre. Seuls quelques chiens continuent à montrer de temps en temps leurs museaux.


Photos Opéra de Bordeaux

Rien ne résiste au délire des créateurs de l’exposition. Le hall est transformé en jungle avec des animaux sauvages grandeur nature, un paon et sa roue sur le haut de l’escalier, une copie d’un cheval de Picasso.….Les foyers et la salle de spectacles n’échappent pas à la thématique. Eric Charbeau est intarissable sur les représentations du rapport homme et animal au fil des siècles. L’Antiquité est son dada. Le visiteur est d’abord happé par un des foyers transformé en cabinet des curiosités où sont exposés de très nombreux animaux de toutes tailles qui sur scène avaient berné le public. Dans un autre foyer, le poil et le cuir sont les vedettes. Le luxe et la sauvagerie se confrontent à nouveau. Les costumes de Boris Godounov, de Don Carlo et de Tristan und Isolde trônent dans leurs imposants manteaux de fourrures en se partageant l’espace avec les perfectos, les jupes, les pantalons de cuir à la connotation sexuelle ou rebelle… que demandent les rôles. De nos jours il est impensable de revêtir les personnages avec de vraies dépouilles d’animaux. A quoi bon mettre du vrai sur du faux ! 

Dans le grand foyer du Grand Théâtre, c’est une explosion de métamorphoses. Têtes, corps, costumes…, autant de représentations animales pour des personnages scéniques. L’animal, l’homme et les dieux se mélangent. Eric Charbeau précise que le spectacle vivant et l’opéra en particulier ont ce pouvoir d’accord tacite avec le spectateur. Tout est faux, tout est vrai.

Si on décide que les danseuses en tutus blancs sont des cygnes ou que tel symbole animal représente le pouvoir, le public suit. Sur une scène lyrique, de la plus petite à la plus grande, la présence animale est omniprésente. Les cornes de cerf pour Falstaff, la grenouille pour Platée, la tête d’un lion sur un manteau…. Chacun y trouve son compte, l’artiste et le spectateur. L’artiste alors devient un être étrange, cumulant l’animalité et la beauté. Etre une bête de scène, passe aussi par une certaine animale séduction.

Pour terminer en beauté le circuit de l’exposition, le visiteur est invité à entrer dans la salle de spectacle du Grand Théâtre aux éclairages étudiés. Il est immédiatement happé par l’ambiance musicale environnante. Patchwork de morceaux choisis évoquant l’animal et enregistrées par l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine sous la direction de Paul Daniel, ces musiques très variées aident à faire voyager le spectateur. Sur la grande scène quelques somptueux costumes prêtés par Centre national du costume de scène de Moulins (CNCS) sont prêts à bouger et à danser. Eric Charbeau et Philippe Casaban insistent sur le travail minutieux et créatif des Ateliers et métiers de la scène de Bordeaux et remercient les théâtres lyriques qui ont permis aux deux fouineurs d’avoir pu accéder à des milliers de costumes et accessoires en chinant pendant des mois dans les réserves.

 

 

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