Fleur Pellerin : « Ce qui me fait pleurer, c’est toujours le bel canto et Mozart »

Par Roselyne Bachelot-Narquin | jeu 07 Avril 2016 | Imprimer

Camille de Rijck avait rendu justice à la culture lyrique de l’ancienne ministre de la Culture dans un papier daté du 15 février dernier et titré « Le passé mélomane de Fleur Pellerin ressurgit ». On y découvrait en particulier une critique d’une Semiramide de Rossini donnée au Queen Elizabeth Hall de Londres en 1998 qui aurait pu en remontrer à certains journalistes spécialisés. L’ancienneté de la chose excluait par ailleurs que la chose fût écrite par un collaborateur stipendié. Il fallait donc juger sur pièces, prendre ses dispositions pour franchir le périphérique et ainsi gagner la commune populaire de Montreuil qui abrite les pénates de notre mélomane, bien loin des palais ministériels du faubourg Saint-Germain. Le quartier est sinistre,  à l’ombre de l’immeuble hideux de la CGT, la sonnette est cassée, mais une fois ces difficultés surmontées, on découvre un atelier d’artiste meublé simplement et bourré de livres. Fleur prépare un thé, Bérénice sa fille, répète un morceau de piano, je me sens bien. L’interview peut commencer…

Chère Fleur Pellerin, racontez moi votre histoire d’amour avec l’opéra. C’est une découverte d’adulte ou une  découverte d’enfant ?

Ni l’un, ni l’autre ! C’est un amour d’adolescente. Ma famille était très peu familière avec l’opéra et mes parents l’ont découvert récemment quand je les ai invités  à une représentation.  Il n’y avait guère non plus de familiarité avec la musique classique à part quelques « tubes » entendus dans des films ou à la télévision et qui venaient parfois s’ajouter à une discothèque où trônaient Brel et Brassens. J’entendais à l’instant Rachida Brakni raconter une expérience similaire à la mienne et comme elle, je pensais que le classique – et particulièrement l’opéra – était réservé aux bourgeois, aux gens riches qui se rendaient en smoking dans le foyer de l’Opéra Garnier. J’avais donc une très forte appréhension sociale devant le lyrique, mais heureusement, mes parents ont voulu combler ce qu’ils considéraient comme une lacune et m’ont fait donner très tôt des leçons de piano. Quant à l’art lyrique, c’est une prof de lycée qui m’a initiée. Mon premier souvenir date de mars 1989, j’étais en troisième et lors d’un voyage de classe, nous étions allés écouter La passion selon Saint Matthieu dirigée par Claudio Abbado.

C’est une initiation de qualité…

J’ai ressenti un véritable choc esthétique. De là date mon amour pour l’art vocal, commencé par les oratorios et continué par les arias qui ont satisfait mon véritable tropisme pour les voix féminines avec une inclination déclarée pour le bel canto, pour Mozart et pour Verdi.

Quel fut votre premier opéra « en vrai » ?

Norma de Bellini à l’Opéra de Paris. J’avais acheté un billet avec la carte « Jeunes » qui venait d’être créée. C’était formidable : pour 250 francs, je pouvais assister à deux opéras, deux ballets et un concert ! A partir de là, mes goûts se sont diversifiés et je suis allée vers Wagner, Britten ou Janacek. Mais finalement, ce qui me fait pleurer, ça reste encore aujourd’hui le bel canto et Mozart.

Ce sont vos chocs amoureux ?

Mes chocs amoureux ? Le Trouvère et la Traviata. J’ai vraiment été ravie d’assister au Trouvère donné récemment à Bastille : c’était ma première représentation de cet opéra.

Fantastique Ludovic Tézier ! (énorme soupir de l’intervieweuse)

Oui, il a tout, le physique et la voix. Pour le reste de mes coups de cœur, j’ajoute Don Giovanni, les cantates et les Passions de Bach, Vivaldi et Purcell. Je sais que je suis très classique en restant en zone de confort.

Ne vous excusez pas : si ces œuvres ont rencontré un tel succès, il y a bien une raison ! Si vous ne deviez en emporter qu’une seule sur une île déserte ?

J’emporterai Le Trouvère malgré son invraisemblable livret…

Jeune femme, vous devenez alors monomaniaque de l’opéra ?

Non, car je pars aussi à la découverte de l’ensemble du classique et en particulier de la musique symphonique. Mais j’ai une addiction : quand j’aime une œuvre, par exemple Traviata, je collectionne toutes les versions que je peux trouver et cherche à composer mon casting idéal avec évidemment Maria Callas dans le rôle-titre. Elle compense par une émotion intense les problèmes de justesse qui apparaissent surtout après 1956/1957. Je pense en particulier à son interprétation captée en live au Théâtre San Carlo à Lisbonne sous la direction de Franco Ghione en 1958, moins juste qu’en 1955 à la Scala avec Giulini, mais tellement déchirante ! Elle fait passer dix mille fois plus d’émotion que Renata Tebaldi ou June Anderson, plus justes et plus précises, mais dont la dramaturgie est moins puissante. Dans les productions plus récentes, j’aime beaucoup celle d’Ileana Cotrubas dirigée par Kleiber ou Angela Gheorghiu dans la version donnée à Covent Garden dirigée par Solti. J’ai aussi un enregistrement d’une générale avec Toscanini où on l’entend s’énerver et engueuler les musiciens. Ce témoignage est passionnant.

Dites-moi, il raconte une drôle d’histoire, Verdi, avec sa Violetta ? Pas très convenable !

Cette histoire me touche profondément. C’est une féministe avant l’heure, mise au ban de la société et capable de sacrifice. Tous les ingrédients du mélo flamboyant sont là.

Je commence à cerner vos préférences. Traviata, Callas… mais il n’y a pas que cela dans les amours d’une lyricomane comme vous ?

J’aime la jeune génération latino-américaine, Villazon, Cura, Alvarez, ainsi que l’incroyable Jonas Kaufmann mais je dois avouer que je n’ai jamais eu de fascination pour les voix masculines, même celles des grandes vedettes comme Domingo ou Pavarotti. Ces derniers ont trop participé d’un star-system qui a nui à leur art. Chez les chefs d’orchestre, je suis une fan de Karajan dont je possède une discographie impressionnante, mais aussi de Solti, Abbado, Giulini et de Kleiber avec une vénération pour sa direction de la 5ème et de la 7ème de Beethoven. Celidibache fait aussi partie de mon panthéon. Son requiem de Mozart est très intéressant. Comme celui de Bernstein, dont l’Introitus doit être le plus lent au monde ! Je pourrais aussi parler de mes idoles parmi les baroqueux, mais ce serait trop long …

Comment s’est construit votre cheminement initiatique à partir de vos découvertes et de vos amours de jeune fille ?

J’avais des salles fantasmées : la Fenice, la Scala, Covent Garden, le Met et jusqu’à 25 ans, je me suis constituée une géographie des lieux mythiques où je rêvais d’aller. J’étais abonnée à plusieurs revues dont Diapason et j’achetais les CD qu’elles conseillaient. J’ai franchi un vrai palier quand j’ai travaillé à Londres dans les années 1990, car cette ville est un paradis pour les amateurs ! Il y avait les fameux Proms (NDLR Les Proms se déroulent en été durant 8 semaines principalement à Londres au Royal Albert Hall et sont considérés comme le plus important festival de musique classique au monde). Je courais les master-classes, celles de Ian Bostridge en particulier, un ténor formidable qui est un peu sorti du circuit, de nombreuses stars donnaient des cours et des récitals, comme celui d’Angela Gheorghiu en hommage à Georges Prêtre dont j’ai gardé une captation. Que de souvenirs ! J’ai assisté à un concert Tchaïkovski avec Maxim Vengerov aux tout premiers rangs dans une proximité inoubliable. On voyait sauter les cordes de son violon. Anne Sophie von Otter, Andreas Scholl, Ton Koopman, Renée Fleming, Maria João Pires… J’ai vu beaucoup d’artistes que j’admirais et pu assouvir ma boulimie de musique… (Fleur Pellerin, que l’on dit si contrôlée, laisse parle son émotivité. Il fallait bien que la musique fasse son œuvre…). De retour à Paris, j’ai pris des abonnements et allais environ trois fois par an à l’opéra. C’est peu, certes…

Mais c’est déjà très bien !

Grâce à Opera Rara, je découvrais des trucs peu connus comme les opéras de Pacini. (Mazette ! La ministre a vite décidé de quitter les sentiers battus de Verdi et de Mozart. Avoir un tel fournisseur pour se gorger de Mayr et de Weckerlin fait preuve d’un esprit d’aventure étonnant). Je me passais en boucle le récitatif Ah ! Perfido de Beethoven, l’histoire d’une femme trompée…

C’est vrai qu’il y a beaucoup de cocus dans le théâtre lyrique

Et puis Schubert, Fierrabras, les lieder comme les Winterreise. J’arrête car je ne saurais citer tout ce que j’aime !

Après presque un quart de siècle de « carrière lyrique », quel jugement portez-vous sur les évolutions de l’opéra ?

Encore aujourd’hui, je garde l’émerveillement de mes découvertes de jeunesse. Je n’ai pas de démarche académique ou cognitive et je garde le principe de plaisir. Le spectacle est devenu total et nous en avons un exemple topique avec Alcina donné à Aix l’an dernier : des chanteurs avec un talent vocal assuré et une maîtrise du jeu d’acteur accomplie. Patricia Petibon était impressionnante, la mise en scène était cinématographique, la direction musicale de qualité et je n’aurai garde d’oublier Philippe Jaroussky. Voilà typiquement le spectacle qui peut plaire à des néophytes comme à des amateurs chevronnés. Comme disait Kant, c’est quelque chose qui plaît « sans concept ».

Vous cultivez le paradoxe car on impute souvent aux mises en scène « modernes » le fait d’éloigner le grand public…

Au contraire ! En revisitant ainsi un opéra, on peut en faire une œuvre vraiment populaire et attirer de nouveaux publics. Ceci étant, je ne suis pas une idolâtre de la disruption et là aussi, il peut y avoir des ratés, il convient donc de garder son esprit critique.

Certaines productions vous ont gênées ?

J’ai du mal à les citer car une mise en scène est toujours une déclaration d’amour au public. La mise en scène de Jonathan Miller pour une Traviata à Bastille m’a laissé un souvenir éprouvant qui m’a gâché le plaisir d’écouter mon opéra préféré, ou celle de Tcherniakov pour Don Giovanni, qui travestit le livret. (Fleur me donne quelques autres exemples mais j’ai pris l’engagement de n’en point parler. Parole tenue). Mais  que de belles choses que je veux garder ! Madame Butterfly par Bob Wilson par exemple. L’opéra, c’est pour moi une épiphanie qui me donne envie de chanter et de danser. Mon mari me pousse du coude pour que je ne fredonne pas les airs pendant les représentations !

Voilà l’amatrice de musique nommée ministre de la Culture et de la Communication le 26 août 2014, et qui reçoit dans son maroquin ces maisons d’opéra qui l’ont tant fait rêver, jeune fille ! Que ressentez-vous ? Comment imaginez-vous votre action ?

J’étais ravie, car quand j’étais à la Cour des Comptes, un de mes grands fantasmes était d’occuper le poste tenu aujourd’hui par Jean-Philippe Thiellay (NDLR l’actuel directeur administratif et financier de l’Opéra de Paris qui va être ravi d’apprendre qu’il a échappé à une concurrente qu’il n’avait sans doute pas détectée !). Hélas, j’ai eu peu de temps pour me réjouir car j’ai dû immédiatement en urgence traiter des dossiers lourds comme la crise à Radio France. Quand Stéphane Lissner m’a rendu la protocolaire visite de courtoisie, nous avons évidemment abordé les problèmes de fonctionnement de la maison comme les salles de répétition, les cachets des artistes ou la subvention de l’Etat, mais  nous avons abordé ce qui m’intéressait le plus : la programmation ! Il m’a annoncé cette création du Trouvère avec la mise en scène de la Fura del Baus et ce casting de rêve, avec un coup de cœur pour l’Azucena d’Ekaterina Semenchuk. J’ai été très sensible aussi à la volonté de démocratisation de l’institution par Lissner comme cette ouverture des générales pour 10 euros pour les moins de 26 ans.

Allons-y maintenant pour quelques sujets sensibles ! Les observateurs notent la rareté des chanteurs français dans les distributions de nos maisons d’opéra et une pétition circule demandant l’instauration de quotas. Ce n’est pas à vous que je vais reprocher qu’on retienne des chanteurs coréens, évidemment ! Vous seriez favorable à des quotas ?

Je ne pense pas que l’on puisse pratiquer un système de quotas, de fait inapplicable. Par ailleurs, on ne peut que regretter cette absence car nos artistes sont remarquables. Le problème est d’ailleurs similaire dans l’art contemporain, alors que des pays comme l’Allemagne sont beaucoup plus attentifs à faire une place à leurs jeunes artistes. Une réflexion est donc à mener en mettant en réseau les maisons d’opéra et les grands festivals pour faire la promotion de nos jeunes talents.

Des troupes mutualisées ?

Pourquoi pas ?

Deuxième sujet de contestation : la culture devient la variable d’ajustement des budgets publics devant la baisse des dotations de l’Etat aux collectivités locales. La menace tourne sur la tête de nombreuses structures et sur certaines la foudre est tombée. Je suis très inquiète, quand nous aurons sacrifié ce patrimoine, nous ne pourrons le reconstituer.

Un désinvestissement est extrêmement difficile à rattraper ! Quand on baisse un budget de dix points pendant 2 ans, ce n’est pas en remettant dix points pendant 2 ans qu’on répare les dégâts. J’ai voulu en convaincre les collectivités territoriales. Nous avons fait le choix de la décentralisation et nous sommes arrivés au bout d’un modèle. L’Etat ne peut pas contraindre une collectivité à entretenir un théâtre ou à subventionner un orchestre. Quelle est l’alternative si nous voyons disparaître cette génération d’élus qui pendant 30 ans a mené des politiques conquérantes sur le plan culturel ? Doit-on recentraliser devant le risque de disparité entre les territoires qui feront le choix de la culture et ceux qui choisiront l’abandon? C’est le débat de fond qui doit être posé. Pour ma part, je ne pouvais aller plus loin qu’une approche partenariale dans le cadre actuel. J’ai toujours milité pour une augmentation massive du budget du Ministère de la Culture, même si je ne peux pas me plaindre puisque sous mon magistère, il a augmenté de 2,7%. J’avais une solution fiscale pour taxer ceux qui devraient l’être, c’est à dire les sociétés comme Google ou Apple qui ne paient pas les impôts qui leur sont imputables. Ces ressources devraient être fléchées en grande partie sur la culture et l’Etat pourrait ainsi assurer sa fonction culturelle régalienne sans dommage pour les contribuables français.

Troisième sujet qui passionne les lecteurs de Forum Opéra : l’enlèvement des cloisons des loges de l’Opéra Garnier !

La Direction régionale des Affaires culturelles m’a assurée que ces cloisons avaient été conçues dès le départ pour être mobiles et ce n’était donc pas trahir la conception architecturale initiale que de les enlever puis de les remettre.

Le problème, c’est qu’elles n’existent plus…

Quand j’ai vu les proportions que prenait ce débat, j’ai été stupéfaite. Les propos d’Hugues Gall déclarant à ce sujet que « les barbares n’étaient pas qu’à Palmyre » étaient pour le moins disproportionnés. Bien évidemment, je suis pour le respect de notre patrimoine de maisons d’opéra et je sais la passion que mettent les amateurs d’art lyrique à le protéger. Pour ma part, dans le respect des procédures qui sont en cours, je veux me mobiliser sur d’autres dossiers comme la démocratisation de la culture dont l’opéra est une pièce maîtresse.

Le professeur de piano de Bérénice venait d’arriver. Il était plus que temps de quitter ce havre d’harmonie et de laisser une – peut-être – future Martha Argerich à ses gammes. Je pensais alors : et si on se rendait enfin compte des qualités d’un(e) ministre un peu avant qu’il ou elle ne fasse les frais d’un remaniement ? On peut toujours rêver…

 

 

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