François-Xavier Roth : Le labyrinthe Pelléas et Mélisande

Par Camille De Rijck | lun 23 Mai 2022 | Imprimer

Le chemin vers Pelléas, pour un chef d'orchestre, est-il celui de Damas ? François-Xavier Roth aborde pour la première fois l'opus magnum de Claude Debussy au disque ; il le fait dans la foulée de représentations lilloises, avec un cast francophone de pied en cap et sur instruments d'époque. Enregistrement dont la clarté avait positivement troublé notre collègue Charles Sigel. 


 

Vous semble-t-il opportun de parler d’un Pelléas « historiquement informé » ?

Tout dépend de ce qu’on met derrière cette expression, ce terme. Mais effectivement, l’orchestre qui est utilisé est un orchestre sur instruments d’époque du tout début du XXème siècle, avec un travail sur le texte et un retour aux sources du texte de Debussy, une connaissance approfondie de sa manière d’écrire, d’organiser l’orchestre et le discours musical. Il en va de même pour les voix, puisque les voix sont des voix qui ne sont pas le choix des chanteurs, qui ne sont pas du tout des chanteurs – je dirais – post-wagnériens, mais des chanteurs francophones qui ont à cœur de rendre justice au texte dans sa plus grande richesse possible.

Face à cette œuvre n’a-t-on pas parfois le sentiment d’être plus éloigné du plus petit de ses secrets que des plus grands secrets de l’autre monde ?

Effectivement, il y a dans l’œuvre même de Pelléas et Mélisande une dimension, dès le départ liée au texte, qui attrait à une sorte de labyrinthe, un texte avec des références, des clés qu’on peut un jour avoir l’impression de trouver et de les remettre en cause le lendemain tant elles sont multiples, et tant le chemin qu’on peut soi-même prendre à la lecture, à l’audition de cette œuvre sont tortueux, labyrinthiques. Oui, c’est une œuvre qui recèle de secrets et d’angles, de perspectives qui ne sont certainement pas uniques et évidentes.

Dans le contexte actuel, comment entendre Pelléas sans penser aux rapports homme / femme ? Les mains de Mélisande sont la convoitise de tous les hommes : Golaud veut les écraser, Arkel veut y poser ses vieilles lèvres. 

Oui, je dirais plus que les mains qui sont très importantes dans le texte de Maurice Maeterlinck, mais je pense aussi aux cheveux : les cheveux de Mélisande qui sont une figuration de sa sensualité, de son peut-être pouvoir attractif. C’est de toute manière une histoire qui, je pense, a parlé à chaque époque. C’est une histoire qui est intemporelle. C’est une histoire qui est aussi très liée à la découverte de la psychanalyse, de cette manière que l’on peut avoir en l’écoutant, en regardant Pelléas et Mélisande, d’aussi procéder à une sorte de voyage intérieur, puisque sont abordés tant de sujets extrêmement universels en même temps que complexes sur la nature et la psyché de l’être humain.

Quelles voix vouliez-vous ?

Justement, comme je l’évoquais, tout le cast est francophone : ce sont de merveilleux solistes qui déjà rendent vraiment justice de manière exceptionnelle à cet ouvrage. Je crois que pour chaque rôle, ce sont des voix idéales. Ce sont en tous cas des voix qui correspondent à l’idée que je me fais, mais aussi que se fait Daniel Janneteau, le metteur en scène qui avait mis en scène la production de l’opéra de Lille, des personnages : une Mélisande, une Vannina Santoni de chair et de sang extrêmement vivante plutôt que fragile et déjà mourante en commençant l’opéra ; un Pelléas très contrasté avec son frère Golaud, donc  pourquoi pas un ténor : Julien Behr, qui est une voix solaire, mais aussi quelques fois juvénile, quelques fois ardente et vaillante ; un Golaud sombre : Alexandre Duhamel, mais touchant et fragile ; un Arkel tout empreint de son autorité, de son superbe timbre : Jean Teitgen, en même temps avec des noirceurs, des dimensions multiples ; Marie-Ange Todorovitch, extraordinaire maman, mère Geneviève ; et puis cet enfant qui chante Yniold ; sans parler bien sûr du Médecin. Donc je pense que c’est un cast idéal, selon moi, pour interpréter cet ouvrage.

La discographie de Pelléas est très abondante, en quoi a-t-elle pu vous inspirer ou vous inciter à la méfiance ?

Elle est abondante et en même temps, il y a quand même toujours des enregistrements sur lesquels on revient, qu’ils soient historiques ou plus récents. Je pense que c’est très difficile de décrire une inspiration, c’est plutôt un souvenir. Quand je travaille une œuvre – pas seulement Pelléas – de manière très intensive, je n’écoute plus les enregistrements, ils sont dans un pré-travail, dans un souvenir, mais je crois qu’il y a de la place pour des enregistrements actuels. La grande difficulté de l’interprétation de Pelléas – au-delà des enregistrements existants – c’est, je pense comme toute musique ou tout ouvrage lyrique ayant été énormément et très souvent interprété, de ne plus regarder ce que le compositeur voulait initialement. Ça a été tout notre travail : de faire fi d’un certain nombre de traditions ou de manières adoptées dans l’interprétation de Pelléas, et de revenir à ce qui fait en grande partie la richesse de cette œuvre, notamment dans le soutien des tempos qui sont sur la partition plus vifs que ce qu’on aurait l’habitude d’entendre aujourd’hui. Ça, c’est d’ailleurs une remarque qui ne touche pas seulement Pelléas, mais aussi beaucoup d’œuvres de Claude Debussy, qu’on aurait tendance à jouer de plus en plus lentement.

Est-ce le genre d’œuvre qu’il vous semblera nécessaire de regraver dans trente ans ?

Je peux dire que, de toute manière, c’est un peu le problème de l’interprète. Le disque est un témoignage à un moment donné, et je pense qu’aucun interprète n’a jamais dit que c’était la fin. Ce n’est pas parce que l’interprétation, le fait sonore est gravé sur un support comme un enregistrement, que ça n’appelle pas une autre version. Revenons à cette idée de labyrinthe que j’évoquais plus tôt : je pense aussi que dans trente ans, je lirai et j’interpréterai l’œuvre différemment d’aujourd’hui. C’est par essence lié à la richesse contenue dans les chefs-d’œuvre, et tout particulièrement Pelléas. C’est une œuvre qu’on peut interpréter de manière différente, et très certainement que ça m’arrivera. En tous cas, je me le souhaite, je nous le souhaite, tant cette œuvre nous bouleverse, nous accompagne et nous change comme artistes, ce serait un rêve. Mais pour l’instant, je suis très heureux de ce premier enregistrement, que je signe avec tous mes collègues des Siècles et ce magnifique plateau, et je dois le souligner, je l’ai mentionné assez brièvement : cette interprétation est aussi empreinte, ô combien, de la mise en scène de Daniel Janneteau, même si c’est vrai que sur un CD, on n’entend que le son, la musique. Mais la manière dont on a pu travailler ensemble à cette production, c’est quelque chose qui m’a aussi extrêmement touché et j’ai appris énormément au contact de ce merveilleux metteur en scène, et donc il faut aussi mentionner pour ce disque ce grand metteur en scène.

 

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