Pelléas toujours nouveau

Pelléas et Mélisande

Par Charles Sigel | dim 30 Janvier 2022 | Imprimer

L’impression qui prévaut, c’est la clarté. Sentiment paradoxal quand il s’agit d’une œuvre toute de nuit, d’incertitudes, de brumes de mer, de forêts, de grottes, de non-dits, de cécité, de silence. Trop de lumière ? Peut-être.
Clarté donc. Des deux jeunes voix. Et de l’orchestre.

Jamais Pelléas et Mélisande ne fut peut-être aussi transparent, aérien, limpide. C’est, bien sûr, l’effet du choix de cordes en boyaux et d’instruments contemporains, ou presque contemporains, de la création de l’œuvre. Des bassons français, des flûtes 1900, des harpes Érard, des timbales en peau, des cors, trompettes et trombones semblables à ceux qu’André Messager dirigea en 1902. L’effet aussi du dosage de sonorités, des alliages de couleurs de François-Xavier Roth (et de Debussy d’abord, ça va sans dire), avec l'ensemble Les Siècles.

De sorte qu’on se surprend à sauter d’un interlude à l’autre pour entendre l’orchestre seul (« Les parties de Pelléas que j’aime le mieux sont celles de musique sans parole », disait Proust).

Palette très large, frôlements des archets sur ces cordes si sensibles, nasalités des bois, contrebasses veloutées, timbales profondes, c’est, au-delà de la forêt où chasse Golaud,  toujours la mer qu’on aperçoit ou qu’on entend, en fond de tableau, frangée d’écume par des flûtes acides.


Vannina Santoni et Julien Behr © Frédéric Iovino

A l’origine de cet enregistrement, il y eut un spectacle qui fut capté sans public en mars 2021 et qui fut disponible durant plusieurs mois en streaming, dans la mise en scène de Daniel Jeanneteau à l’Opéra de Lille. Dans la foulée et avec les mêmes interprètes, on en grava la bande-son, que voici dans une acoustique très limpide idéale (même s’il arrive que l’orchestre couvre un peu les voix).

Une musique qui avance sans cesse

On sera peut-être surpris dès le début par la véhémence de la Mélisande de Vannina Santoni, soprano lyrique éclatant et non pas dolent ou fragile comme beaucoup de nos Mélisande de chevet. Son « Ne me touchez pas ! », après qu’un hautbois particulièrement boisé aura lancé son thème, a de quoi figer sur place le Golaud très bien disant d’Alexandre Duhamel. Vannina Santoni est aussi une Violetta et une Manon, et sa Mélisande en a le timbre clair et scintillant, étonnant de prime abord. Le célèbre dialogue entre le sombre Golaud et l’inconnue au bord de la fontaine en prend une vigueur qu’attise la direction farouche de F.-X. Roth, sur un tissu de vents puissamment colorés. On a le sentiment d’une musique qui avance sans cesse, d’un élan qui l’emporte, et non pas de la stagnation morbide qui parfois immobilise ce drame (écouter le premier interlude de l’acte I, rutilant comme une toile d’Edward Munch, ou le second, animé, caressant, tout en arabesques et reflets sensuels).

« Vous êtes des enfants ! »

Tout aussi claire que celle de Mélisande, la voix de Julien Behr suggère un Pelléas juvénile et athlétique, à la diction légèrement précieuse et aux aigus solaires, tandis que frémissent les cordes graves de la scène des marins. On y gagne en santé, mais on y perd quelque peu en mystère et ce sentiment de fatalité, ce malheur qui semble peser sur tous ces êtres, et qu’on dirait ici effacé par la lumière. La scène de la fontaine des aveugles n’est plus que jeu d’enfants (« Vous êtes des enfants... Des enfants... Quels enfants ! », dira Golaud).

Justement le voilà, et les cors sonores, les timbales grondantes annoncent son retour.
S’il est vrai que parfois Alexandre Duhamel accentuera la violence un peu sommaire du personnage, de par une certaine brusquerie de sa diction et de sa ligne vocale, parfois heurtées, le dialogue avec Mélisande du deuxième acte donnera à entendre la bonté maladroite de Golaud, sa douleur lancinante, ses secrets.


Alexandre Duhamel et Vannina Santoni © Frédéric Iovino

La scène de la grotte dans le prolongement d’un interlude miraculeux de frémissement poétique (ces tremblements des vents, dans des alliages de timbres inouïs) sera d’une ineffable délicatesse de coloris et la voix de Julien Behr, toute en demi-teintes ici, lui prêtera un surcroît de lumière, préludant à une scène de la tour, où Vannina Santoni chante en effet « comme un oiseau qui n’est pas d’ici ».

Entrelacements de timbres

Si le duo des cheveux, lyrique à souhait, n’est pas sans évoquer Massenet, en revanche la scène des souterrains est d’une sombre nouveauté, et c’est l’un des moments les plus prenants de cette lecture de la musique de Debussy : lancée par une phrase de basson, que relaieront les cordes puis les clarinettes et le hautbois, les contrebasses lancinantes entrelacées aux bassons, aux flûtes, aux trompettes bouchées, sur la palpitation des timbales, c’est une longue séquence étouffante, et, comme Pelléas, on aspire à déboucher dans la lumière ( « Ah ! Je respire enfin ! ») et aux ondoiements de la mer (les trompettes et les pizzicatis des cordes graves). Séquence emblématique de la recherche coloriste de François-Xavier Roth.

La scène du petit Yniold, parfois gênante (avec les « petit père » dont Debussy disait qu’ils lui causaient des cauchemars…) est sauvée grâce à un petit garçon (Hadrien Joubert) touchant de naturel (qui sauvera aussi avec sa voix aigrelette l’autre scène « impossible », celle des petits moutons).

Le début du quatrième acte sera animé, jusqu’à l’agitation, le drame va se nouer. Arkel l’a prédit à Pelléas : « Tu as le visage grave et amical de ceux qui ne vivront pas longtemps » * Jean Teitgen distille la noble méditation du vieux roi avec un art consommé. Si par goût on aimerait une basse un peu plus chantante, et une voix qui ressemblât moins à celle de Golaud, on ne peut qu’admirer son art de dire les longues phrases insinuantes et énigmatiques d’Arkel.

La scène violente où Golaud malmène Mélisande prélude à cette séquence très-Opéra Comique qu’est le duo d’amour du quatrième acte, séquence qui fut d’ailleurs la première composée par Debussy, à partir d’une phrase qui pourrait être du compositeur de Werther, « On dirait que ta voix a passé sur la mer au printemps ». Julien Behr et Vannina Santoni sont là magnifiques, elle de fragilité, lui de justesse, de sincérité et d’élan.


Vannina Santoni, Julien Behr, Jean Teitgen © Frédéric Iovino

« Nous ne voyons jamais que l’envers des destinées, l’envers même de la nôtre… » (Arkel)

Au cinquième acte le texte atteint des sommets énigmatiques (« Je ne comprends pas non plus tout ce que je dis, voyez-vous... Je ne dis pas ce que je dis... Je ne sais pas ce que je sais… », dit Mélisande…), tandis que la musique s’efface presque.
Au cœur sensible de cet acte, l’humble prière de Golaud, dans un souffle de voix, où Alexandre Duhamel est bouleversant de faiblesse : « Mélisande, as-tu pitié de moi, comme j’ai pitié de toi ? Mélisande ? Me pardonnes-tu, Mélisande ? » Faiblesse passagère, avant que sa jalousie n’explose dans une ultime bouffée de violence : « Eh bien, voici : je te demande si tu l’as aimé d’un amour défendu ! As-tu... avez-vous été coupables ? Dis, dis, oui, oui, oui ? »

La trame orchestrale se résume ici à quelques contrepoints de cordes, parcimonieusement colorés de bois. Après la mort de Mélisande, ne resteront que les sentences en forme d’oracles d’Arkel : « Mais la tristesse, Golaud... Mais la tristesse de tout ce que l’on voit ! »

Et tout s’achèvera aux portes du silence, dans un accompagnement chambriste, jusqu’à une ultime phrase mourante de trompette lointaine sur fond de harpe et sans bien sûr qu’on en sache davantage : « C’était un pauvre petit être mystérieux, comme tout le monde… »

Une version juvénile et belle, qui démontre, si besoin était, que, même après Abbado, Karajan, Rattle, sans parler de Désormière et de pas mal d'autres, on n'a pas encore tout dit de Pelléas et Mélisande.

* ce qui donnait, pastiché par Proust : « Vous avez, Pelléas, le visage grave et plein de larmes de ceux qui sont enrhumés pour longtemps ! »

 

 

 

 

 

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