José Carreras, le troisième dieu du stade

Par Christophe Rizoud | lun 12 Décembre 2016 | Imprimer

José Carreras a eu 70 ans le 5 décembre dernier. Pour célébrer cet anniversaire, portrait de celui qui ne fut pas seulement le troisième ténor de la bande mais une des plus belles voix du 20e siècle.


Des trois ténors, il est le troisième, le plus petit par la taille, le plus en retrait par la voix, le plus discret. Pourtant sans lui, le phénomène n’aurait jamais pris naissance. C’est pour recueillir des fonds destinés à sa fondation contre la leucémie que le trio se forma en 1990 à Rome dans les thermes de Caracalla à l’occasion de la Coupe du monde de football. Le succès, inattendu, fut planétaire. A l’âge de 44 ans, José Carreras connaissait une renommée internationale, au-delà des cercles lyriques. Trois ans auparavant, atteint d’une leucémie aiguë, les médecins lui donnait une chance sur dix de survivre.

Ecrire que la maladie ne lui a pas laissé de séquelles serait nier l’évidence. Comparée à celle de Placido Domingo et Luciano Pavarotti, la silhouette parait frêle, les traits sont creusés, l’effort est perceptible mais le courage demeure, cette bravoure qui dès le début de sa carrière poussa José Carreras à outrepasser les limites de sa voix pour s’aventurer là où on ne l’attendait pas forcément, du moins pas si tôt. Né ténor lyrique pour chanter Edgardo dans Lucia di Lammermoor et Alfredo dans La Traviata, il osa dès 1972 Maurizio dans Adriana Lecouvreur, un rôle dramatique, trop large de toute évidence, puis la même année, Rodolfo dans La Bohème, Pinkerton dans Madama Butterfly, Faust dans Mefistofele, Riccardo dans Un ballo in maschera à Parme. Faire son alpha de ce qui pour beaucoup de ténors est l’oméga. Quelle audace !

La fortune sourit aux audacieux. Ce Riccardo parmesan attire l’attention et propulse le jeune chanteur dans le circuit international. Les propositions s’enchainent à une vitesse vertigineuse : Nemorino (L’elisir d’amore) à Marseille, Rodolfo (Luisa Miller) à Barcelone, Don Carlo à Toulouse, Mario Cavaradossi (Tosca) à New York… À l’âge de 28 ans, José Carreras compte déjà à son répertoire vingt-quatre rôles différents de premier plan. L’ardeur généreuse avec laquelle il étreint chacune de ses partitions n’altère pas une ligne de chant encore égale. La conjonction rare d’une silhouette romantique et d’une voix dont le timbre est velours et l’aigu radieux ferait le chanteur apollinien si le tempérament n’en tisonnait les traits. Dans un monde lyrique où, sous l’impulsion de Maria Callas, l’image prend de plus en plus d’importance, José Carreras ne se contente pas de chanter ses personnages, il les incarne passionnément. Rodolfo ajoute à un phrasé solaire une allure estudiantine que l’on cherchera en vain chez pas mal de ses confrères ventripotents. La caméra de Kirk Browning en fixera en 1982 les traits juvéniles. Nul autre mieux que lui ne saurait être Tony dans West Side Story filmé en 1984 par Christophr Swan Deutsche Grammophon. Les couleurs impétueuses d’Alfredo se doublent d’une distinction qui l’apparente à Robert Taylor aux côtés de Greta Garbo dans Le Roman de Marguerite Gautier. Mantoue dès 1971 à Tenerife n’a pas seulement la vigueur et le Si conquérants, il a le sourire carnassier et le regard de braise.

Riccardo marque les débuts de José Carreras à La Scala en 1975. Karajan le veut à Salzbourg en 1976 dans Don Carlo. Déjà s’amorce le déclin. Un enregistrement en studio, deux après, témoigne des dommages causés sur la voix par trop de choix aventureux. A l’exemple d’un de ses modèles avoués – Giuseppe Di Stefano –, la fièvre de l’expression demeure mais les sons commencent à s’ouvrir, la ligne oscille, l’aigu passe en force au détriment de la nuance. Pourtant cet infant possède un charme troublant, une lueur pâle et maladive d’une vérité plus théâtrale que vocale. Don Alvaro (La forza del destino), Don José (Carmen), Calaf (Turandot), Radamès (Aida), Werther, Eléazar (La Juive) ou encore Canio dans Pagliacci viendront les dix années suivantes définitivement brouiller le chant avant que la maladie ne suspende cette course à l’abime.

José Carrerras recommence progressivement à chanter dès 1988. Cette deuxième partie de carrière ne peut qu’être moins flamboyante que la première. Plutôt qu’en gravir cahin-caha les dernières marches, relevons qu’en marge des plus grands rôles du répertoire, le ténor catalan accepta de prêter sa voix à bon nombre d’opéras oubliés qui, grâce à lui, connurent parfois une seconde vie. Pour célébrer ses 70 ans, au contraire de Sony arc-bouté sur un programme rebattu (A live in Music, 2016), une compilation Decca l'expose dans des extraits de Zingari de Leoncavallo, d’Adelson e Salvini de Bellini, d’Il giuramento de Mercadante ou encore d’Il figliuol prodigo de Ponchielli. José Carreras fut aussi le premier à enregistrer intégralement Elisabetta, Regina d'Inghilterra et Otello de Rossini peu d’années avant que Chris Merrit ne réinvente le baritenore romantique. Il participa surtout sous la direction de Lamberto Gardelli pour Philips à la redécouverte des Verdi de jeunesse. Corrado dans Il Corsaro comme Edoardo dans Un giorno di regno ou, dans une autre moindre mesure car un peu plus tardif, Jacopo dans I due Foscari sont animés d’un éclat et de cette vaillance obstinée qui sacrera, sur la troisième marche du podium une quinzaine d’année plus tard, José Carreras dieu du stade.

 

 

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