Le nom de Carl Maria von Weber a largement dépassé les frontières prussiennes (son Freischütz avait été créé à Berlin en 1821) et c’est fort du triomphe de son plus grand chef d’œuvre lyrique à Londres, où il avait été rapidement monté, que le patron de l’Opéra royal de Covent Garden, Charles Kemble, s’adresse au compositeur dans le courant de 1824 pour lui commander un nouvel opéra.

La commande a deux caractéristiques : l’œuvre devra être composée en anglais et Weber doit choisir entre Faust et Oberon. Le compositeur choisit le second sujet et se met aussitôt à apprendre la langue de Shakespeare, justement. Il le fait avec une assiduité et une abnégation considérables car il prend la commande très au sérieux. Il entend d’ailleurs s’installer à Londres pour l’occasion, ce qui effraie son médecin. Weber est en effet depuis toujours de santé fragile, mais depuis le début des années 1820, on le soupçonne fortement d’être atteint de tuberculose. Très logiquement, son médecin lui déconseille formellement de se rendre dans la capitale britannique, dont le climat n’est pas tout à fait réputé pour convenir aux malades des poumons… sans parler de la pollution, déjà très présente. Un diplomate, lui aussi prussien, décrit d’ailleurs au début des années 1820 la ville comme étant « noire de charbon et irrespirable ».

Mais Weber est décidé. Il veut mettre toutes les chances de son côté. Le choix du sujet correspond d’ailleurs lui aussi à ce besoin de remporter un nouveau succès : Oberon et ses petits camarades shakespeariens sont à ce moment là à la mode à Londres.
Le livret est confié à James Planché, dramaturge déjà prolifique (il n’a pas 30 ans) mais pas très réputé pour son génie… Pour Oberon, il puise dans diverses sources. La plus importante n’est pas Shakespeare, comme on pourrait le croire. Planché s’inspire avant tout du poème de Christoph Martin Wieland, disparu quelques années auparavant, Oberon (1780), traduit en anglais. Or, Wieland s’était inspiré lui-même d’un texte issu du Moyen-Âge français (XIIIe siècle), Huon de Bordeaux, un chevalier qui va rencontrer le roi des fées, Oberon…

À ces sources, Planché ajoute son Shakespeare national, en particulier La Tempête et, bien sûr, Le Songe d’une nuit d’été. Le mélange de tout ceci et l’insertion de dialogues parlés (en anglais) auxquels Weber avait renoncé dans son opéra précédent, Euryanthe, ne plaisent pas au compositeur. D’autant qu’à présent qu’il parle anglais plutôt bien après avoir pris de très nombreuses leçons, Weber remarque que ces dialogues – nombreux et assommants – et le livret en général, manquent de cohérence et de finesse.
Mais il n’a pas le temps, ni de modifier le livret, qui correspond de toute façon aux standards londoniens ; ni de trouver un autre librettiste, Planché étant l’homme de Kemble. Weber, épuisé par la perspective de son voyage et par la pression, préfère se concentrer sur la partition. Mais c’est Planché qui prend du retard et alors que l’opéra devait être créé en 1825, on doit repousser la première au printemps 1826. Cela laisse sans qu’il le sache un répit à Weber, qui ne se rend dans l’irrespirable capitale britannique qu’en février 1826. Mais lorsqu’il y parvient, sa santé déjà très précaire s’est encore considérablement dégradée. Loin de se reposer, il déploie une énergie déraisonnable à peaufiner sa partition avec les chanteurs, jusqu’à écrire la célèbre ouverture à peine quelques jours avant la première.

Voici donc tout juste deux siècles, le 12 avril 1826, c’est Weber lui-même qui dirige la création. Le triomphe est patent, avec de nombreux rappels, en particulier pour l’ouverture. Mais comme le redoutait Weber, les critiques louent la musique tout en attaquant le livret, point faible de l’œuvre. Le compositeur ne va donc pas tarder à s’atteler à une version en allemand, qu’il pourra davantage mettre à sa main. Malheureusement, la maladie ne lui en laissera pas le temps. Arrivé au bout de ses forces, alors qu’il s’apprête à repartir pour l’Allemagne, Weber meurt à Londres le 5 juin suivant.
Une version en allemand est néanmoins achevée et présentée au mois de décembre suivant. Cela ne suffira pas à imposer l’œuvre durablement et seule son ouverture reste encore souvent jouée. Gustav Mahler lui-même, avec d’autres, essaiera « d’améliorer » l’opéra, mais sans grand succès. Ultime témoignage du génie musical de Weber, Oberon est considéré comme une œuvre charnière, mais au fond, c’est tout Weber qui devrait l’être et qui annonce Wagner.
Voici l’un des airs les plus fameux de la partition : Ocean, thou mighty Monster, par Maria Callas herself ! Le légendaire soprano grec y chante en anglais le rôle de Rezia, écrit par un Allemand, avec ici un chef italien et un orchestre français… Oberon, opéra européen !




