Le Feuilleton de l'étéPastravul, mon amour (ep.2)

Par Camille De Rijck | jeu 06 Juin 2013 | Imprimer
 


 
Le Feuilleton de l'été : Pastravul, mon amour (ep.2)
par Sylvain Fort et Camille De Rijck

En 2007, Forumopera.com donnait vie dans "Mais qui a tué Gérard Portier" au personnage fictif de Hugues R. Ghall, sommité académique nommée spécial profiler par la police française en charge de résoudre l'empoisonnement au vacherin vitriolé de Gérard Portier, alors directeur de l'Opéra de Paris. Six ans plus tard, notre rédaction ressuscite Hugues R. Ghall et l'envoie promouvoir la Chose Lyrique dans un pays reculé du Caucase.
 
Episode 1
Le membre perpétuel de l’Institut, président du conseil d’administration de maintes institutions florissantes, multi-médaillé des ordres versicolores d’Etats lointains et effarés de gratitude pour son œuvre immortelle se réveilla dans une troublante odeur de déjections. Sa paupière lourde s’ouvrit sur les murs bleuâtres d’une chambre qui n’était pas la sienne. Aux lampes Second Empire avaient succédé d’infâmes néons. La bouteille de Krug millésimé qui trônait jour et nuit dans son seau glacé sur le guéridon voisin du lit s’était transformées en flacons de goutte à goutte conduisant tout droit à son avant-bras, qui ressemblait à une cible de fléchettes un soir de match dans une taverne irlandaise. Des formes plus lointaines se précisaient. Des murmures lui parvenaient aux oreilles. Enfin, il distingua une silhouette, puis un visage. La ministre de la culture en personne se penchait sur son visage tuméfié par l’ivoire infrangible de son Erard 1880.
Hugues R Ghall tenta de se mettre au garde à vous, mais poussa un cri strident : les cathéters profondément enfoncés dans ses veines les plus intimes lui commandaient de ne point bouger. « Vous nous avez fait très peur, Monsieur l’Académicien » cingla la ministre en postillonnant sur le bavoir ajouré de l’ancien directeur de l’Opéra de Paris. « Votre malaise, s’il avait dû se résoudre en une mort subite, nous aurait privé d’une solution tactique essentielle. Cela nous aurait beaucoup nui ». Une larme vint à sourdre au coin de l’œil académique, qui bredouilla, « merci madame la ministre » et ses lèvres se rapprochèrent pour esquisser une bise que le ministériel visage esquiva en se rejetant brutalement en arrière. « Heureusement vous êtes remis et je suis venue vous porter moi-même votre ordre de mission ».
 
Un abrutissement phénoménal dut alors se lire dans l’œil ordinairement si vif du Président du conseil de surveillance de l’association philatéliste de Picardie, car la ministre perdit un instant sa contenance et ses mots. Dans une longue tirade, elle employa alors les mots Bouzikhstan, Torbouligas, Pastravul et broutch avec une délectation sadique qui animait ses pommettes osseuses de tressaillements nerveux. Chacun de ses mots enfonçait dans la couenne académique un poignard moral. Les geignements de Hugues R. Ghall à l’émission de ces noms barbares ne se comparaient qu’aux cris des lapidés sous la Rome décadente. Il cria grâce. La ministre sourit ; ou plutôt, rictussa. Un claquement de ses doigts effilés, et une cohorte de gendarmes fit irruption dans la modeste chambre de l’hôpital Sainte-Marie-des Sept-Douleurs. Le premier d’entre eux portait, sur un cintre, le costume vert et or de l’académicien. Le second portait, dans un coffret capitonné, le cordon de Grand Croix de la Légion d’Honneur, d’autres enfin tenaient à bout de bras de lourdes valises. « L’ordre de mission est signé, Monsieur l’Académicien, vous partez sur l’heure. Nous avons perdu trop de temps déjà. La situation s’aggrave de jour en jour. Nous avons profité de votre coma pour tatouer le code de Ligne Rouge du ministère de la culture sur la plante de votre pied droit. Vous me ferez un rapport quotidien de la progression de votre mission. Adieu. »
Et la ministre tourna les talons avec dans la cambrure cette grâce un peu raide qu’on apprend dans les réceptions de préfecture. Elle disparut. La reverrait-il jamais ? Un frisson le parcourut à l’idée que oui, peut-être bien. Pendant que des yeux il suivait le ministériel départ, Hugues R. Ghall n’eut pas le temps d’apercevoir les gendarmes coiffant leur plus belle cagoule. Il n’eut pas le temps de constater que son lit était en un tournemain arrimé à de fortes poulies. Et lorsqu’il se retrouva agrippé à ses draps, survolant Paris, suspendu à un filin porté par un hélicoptère du GIGN, il se prit à regretter le temps où il trempait ses doigts de pieds dans l’eau de l’étang à Giverny, offrant à de diligentes rainettes le festin de ses engelures.
 

 

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