Le legs Hickox

Par Laurent Bury | jeu 23 Août 2012 | Imprimer

La série de rééditions proposée par Chandos sous l’appellation « The Richard Hickox Legacy » est l’occasion de faire le point sur ce chef britannique, cinq ans après sa mort prématurée à l’âge de 60 ans. Hickox a beaucoup gravé, surtout de la musique anglaise, pour Decca, EMI, Hyperion, etc., mais il laisse chez Chandos près de 300 enregistrements, dont sept disques et albums ressortis en juin-juillet dernier, choisis pour mettre en relief les points forts de sa discographie britannique : raretés, musique chorale et musique contemporaine. 

Richard Sydney Hickox est né le 5 mars 1948 à Stokenchurch, dans le Buckinghamshire ; son père était pasteur protestant, sa mère pianiste, son grand-père paternel organiste. Il fait ses études à la Royal Academy of Music, à Londres, en 1966-67, puis devient organiste à Queen’s College, Cambridge, de 1967 à 1970.
Au début des années 1970, il crée « The Richard Hickox Orchestra », qui deviendra en 1979 le City of London Sinfonia, et dont il restera directeur jusqu’à sa mort. En 1973, il dirige avec Le Messie son premier concert aux Proms de Londres (il y reviendra tous les ans à partir de 1986). A partir de 1975, avec son ensemble ou avec le London Symphony Orchestra, le chef enregistre pour Argo Records – alors filiale de Decca – des disques qui reflètent ce qui allait rester la double orientation de son répertoire : musique baroque continentale d’une part (messes de Bach, Canon de Pachelbel…) et musique anglaise du XXe siècle (un disque Gerald Finzi avec Philip Langridge, ténor avec lequel il collaborera à de nombreuses reprises).

Directeur artistique du Festival de Spitalfields de 1978 à 1994, Richard Hickox y donne notamment Armide de Gluck en 1982. Cette série de représentations très remarquées débouchera sur une première grande intégrale pour EMI. Une bonne quinzaine d’années avant que Marc Minkowski ne grave une version de référence avec Mireille Delunsch, le rôle de la magicienne est confié à Felicity Palmer, et Renaud a les traits d’Anthony Rolfe-Johnson. En juillet 1985, dans le cadre du tricentenaire de la naissance Haendel, il dirige à Christ Church, Spitalfields, des représentations d’Alcina, et enregistre l’œuvre dans la foulée, avec le City of London Baroque Orchestra. Cette intégrale, qui confronte Arleen Auger à Della Jones dans les deux rôles principaux, connaît un certain succès critique, même si d’aucuns déplorent que la modération dont le chef fait preuve, la passion restant toujours contrôlée dans sa façon de diriger les chanteurs.

Toujours dans la voie baroque, Richard Hickox retrouve en 1988 Arleen Auger, à laquelle il confie le rôle principal de L’Incoronazione di Poppea (toujours face à une Della Jones en travesti). Le chef ayant choisir de s’en tenir à la partition, et donc au seul continuo, sans rien ajouter ni réécrire, cet enregistrement fait figure de reconstitution minimaliste plutôt que de recréation à la René Jacobs, dont la version sortira peu après celle de Hickox.

En 1990, Hickox dirige des représentations du Midsummer Night’s Dream de Britten au Sadler’s Wells Theatre. Publié en 1993 par Virgin, ce disque immortalise un couple d’esprits qu’on retrouvera au festival d’Aix-en-Provence dans la légendaire production Carsen : James Bowman et Lilian Watson. Ce n’est que la deuxième intégrale après celle gravée par le compositeur en personne.
Benjamin Britten est l’un des compositeurs auxquels Richard Hickox restera attaché toute sa vie. Avec la collaboration du ténor Philip Langridge, le chef gravera un War Requiem, mais aussi nombre de ses opéras : son Peter Grimes (1995) lui vaudra un Grammy Award en 1997, après quoi viendra Billy Budd avec Simon Keenlyside et Langridge, et Death in Venice, toujours avec Langridge. A ces titres, il convient d’ajouter – mais sans Philip Langridge – Owen Wingrave, Albert Herring, The Rape of Lucretia et Paul Bunyan, sans oublier le film tourné pour la BBC d’après The Turn of the Screw (DVD Opus Arte, 2005).

En DVD, mais du côté de la musique baroque, Hickox laisse aussi un Giulio Cesare, capté en 1994 à Sydney, avec l’Australian Opera Orchestra, Graham Pushee en César et Yvonne Kenny en Cléopâtre, et un Dido & Aeneas (le premier opéra qu’il avait dirigé à l’ENO, en 1979) avec Maria Ewing et le Collegium Musicum 90, orchestre qu’il avait fondé en 1990 avec Simon Standage. Avec cette même formation, il a notamment gravé Ottone in villa, le premier opéra de Vivaldi.

Directeur musical du festival de Spolète pendant cinq ans, il enregistre notamment The Consul et The Saint of Bleecker Street, de Menotti. Servant les compositeurs anglais de son temps, il crée deux œuvres de Peter Maxwell Davies, The Three Kings en 1995 (avec le London Symphony Chorus) et A Dance on the Hill en 2005. Il dirigé plus de cent créations, essentiellement de compositeurs anglais. Directeur musical d’Opera Australia à partir de 2005, il dirige les créations australiennes d’œuvres comme Arabella ou Russalka. Pour Chandos, il enregistra L’Amour des trois oranges et Guerre et paix de Prokofiev.

Marié trois fois, sa dernière épouse était la mezzo Pamela Helen Stephen. En 2002, il avait été nommé Commander of the Order of the British Empire. Le 23 novembre 2008, après une session d’enregistrement de la Première Symphonie chorale de Holst, à Swansea, Richard Hickox fut retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel, d’une rupture d’anévrisme thoracique. Le même mois, il devait diriger une nouvelle production de l’opéra de Vaughan Williams Riders to the Sea à l’ENO (œuvre qu’il avait enregistrée pour Chandos). Du même compositeur, dont on fêtait alors le cinquantième anniversaire de la mort, il venait de diriger The Pilgrim’s Progress à l’Opéra de Sydney en mars, et en juin à Londres, en version semi-scénique. (Dans l'interview ci-dessous, il se disait sceptique quant à la possibilité de revoir cette œuvre à Londres avant les prochaines commémorations, sans doute le 150e anniversaire de la naissance de Vaughan Williams en 2022. Heureusement, l’English National Opera lui donne tort en programmant l’œuvre cet automne).

Malgré la diversité de son répertoire, Richard Hickox reste associé à la musique anglaise du XXe siècle, chorale notamment. Et c’est dans ce domaine qu’il a réalisé pour Chandos pas moins de 280 enregistrements à partir de 1988, avec beaucoup de premières au disque. Ces gravures lui vaudront cinq Gramophone Awards, pour le War Requiem de Britten, pour Sea Drift de Delius (avec Bryn Terfel), pour l’intégrale de l’opéra Troilus and Cressida de Walton, pour A London Symphony de Vaughan Williams et pour les Songs of the Sea de Charles Villiers Stanford (avec Gerald Finley).

Pour honorer « le legs Hickox », Chandos commence donc par rééditer sept disques ou albums représentatifs de la musique anglaise du XXe siècle, mais en allant voir du côté des raretés plutôt que des incontournables du catalogue. Les enregistrements retenus s’échelonnant entre 1992 et 2004, c’est l’occasion de retrouver la crème du chant anglais des années 1980 à nos jours, mais aussi des interprètes dont la prestation n’est pas toujours aussi enthousiasmante qu’on le voudrait.

En juin est d’abord reparu un coffret de deux CD consacrés à Tavener, dont le CLS dirigé par Richard Hickox avait en 1994 créé The Apocalypse lors des Proms. Né en 1944, Sir John Tavener est à l’heure actuelle le plus mystique des compositeurs britanniques, inspiré notamment par la liturgie orthodoxe grecque, spécialisé dans la musique minimaliste « planante », à la Gorecki. Le premier des deux disques est consacré à We Shall See Him as He Is, enregistré lors des Proms en juillet 1992. Dans cette œuvre pour soprano, deux ténors, choeur et orchestre, on entend la soprano fétiche de Tavener, Patrizia Rosario, avec à ses côtés John Mark Ainsley, qu’on a peu l’habitude d’entendre dans ce genre de mélopées orientalisantes, et Andrew Murgatroyd). Le deuxième disque, initialement sorti en 1996, réunit Eis Thanaton, ode à la mort, composée lors de la mort de la mère de Tavener (avec à nouveau Patrizia Rosario, ici avec la basse Stephen Richardson) et une pièce pour orchestre, Theophany.

En juillet, Chandos a procédé à un véritable tir groupé, avec six rééditions.

En 1993, Richard Hickox enregistrait une œuvre rare d’Edward Elgar (1857-1934) : sous-titré Lux Christi – ce qui n’est pas tout à fait la même chose ! – The Light of Life fait intervenir Jésus en personne (le baryton John Shirley-Quirk, hélas totalement dépourvu de l’aura nécessaire ; Britten, qui lui réserva un rôle dans ses cinq derniers opéras, avait sans doute été enthousiasmé par sa plastique plutôt que par sa vocalité un peu fruste), un aveugle (le ténor Arthur Davies, un peu geignard) et sa mère (la soprano Judith Howarth, dont on aurait pu souhaiter la voix plus nettement différenciée de celle de la soliste mezzo), le tout à l’intérieur d’un récit confié à une narratrice alto (Linda Finnie, qui était déjà en 1982 la Haine dans Armide). Cet oratorio composé en 1896, révisé en 1899 – soit immédiatement avant The Dream of Gerontius – servit de prélude à ce qui aurait dû être une trilogie inspirée du Nouveau Testament, à laquelle Elgar travailla pendant les six premières années du XXe siècle (The Apostles,1903 ; The Kingdom, 1906 ; The Judgement, laissé inachevé). On est ici souvent très proche des oratorios de Massenet, surtout dans les airs confiés aux différents solistes. Le London Symphony Chorus joue un rôle primordial, avec de belles qualités de ferveur dans les tutti, mais aussi de transparence lorsqu’il chante par pupitres.

George Dyson (1883-1964) est un nom que les mélomanes français ne connaissent guère. Avec Quo Vadis ? (1939), The Canterbury Pilgrims est sa grande œuvre vocale (1930), inspirée du prologue des Canterbury Tales de Chaucer. En 1996, Richard Hickox en enregistrait la première version au disque, avec un trio de solistes un peu inégal : une Yvonne Kenny au timbre très pur, parfois un peu précieuse, un Robert Tear en fin de parcours, et le baryton Stephen Roberts aux intonations énergiques. L’objectif avoué du compositeur était de créer une œuvre plus accessible aux chœurs amateurs que celles de ses confrères ; le résultat sonne parfois comme les Carmina Burana de Carl Orff, en beaucoup moins pesant. Une fois encore, le London Symphony Chorus trouve ici l’occasion de briller dans les différents registres, vaillance clinquante ou recueillement proche du murmure.

De Gustav Holst (1874-1934), on entend surtout The Planets (1917). En 1996, Richard Hickox enregistrait, outre la Suite de Ballet (1904) et A Song of the Night pour orchestre (1905), un de ses brefs opéras : joyeuse gaudriole médiévale, The Wandering Scholar est une amusante pochade de 25 minutes, créée en janvier 1934, peu avant la mort du compositeur. Le livret est une farce qui sert de prétexte à mettre en musique des poèmes tirés du recueil The Wandering Scholars de Helen Waddells (1927). Tout comme Ravel plaçait de l’autre côté des Pyrenées la grivoiserie de L’Heure espagnole, Holst situe en France cette histoire de soprano qui se débarrasse momentanément de son mari baryton pour recevoir son amant basse, mais ils sont dérangés par un ténor qui les dénoncera, et la dame doit finalement se contenter de son époux revenu. Ingrid Atrott sonne plus mezzo que soprano ; Neil Archer, ténor léger typique de l’école anglaise, fut le Pelléas de Pierre Boulez dans la production de Cardiff vue à Paris. Dans ce même Pelléas, Donald Maxwell était Golaud : il est ici le truculent prêtre libidineux qui rend visite à la dame, curieusement prénommée Alison – Alice aurait sonné plus français, tout en convenant aux oreilles anglophones. A Alan Opie revient le rôle plus effacé du mari trompé.

Vaughan Williams (1872-1958) était l’un des compositeurs les plus chers à Richard Hickox. Sur le disque enregistré en 1997, à The Death of Tintagiles (1913), musique de scène pour le drame homonyme de Maurice Maeterlinck, s’adjoint A Cotswold Romance (1951), étrange cantate d’une quarantaine de minutes, pour solistes et chœur, confectionnée à partir d’extraits du « ballad-opera » Hugh the Drover (1924). Pour cette bien belle œuvre, Chandos a réuni de fort belles voix : celle de Rosa Mannion, soprano qui fit de fort beaux débuts dans la dernière décennie du XXe siècle (Dorabella au Châtelet en 1992, Pamina à Aix en 94), mais qui, atteinte par la maladie en 1998, dut se retirer des scènes pour se consacrer à l’enseignement ; celle de l’excellent ténor Thomas Randle, qui a toute l’élégance et tout l’héroïsme nécessaires ici. Si la basse Matthew Brook n’a vraiment pas grand-chose à chanter, le chœur est un indispensable pilier de l’œuvre, et le London Philharmonic Choir s’illustre dans les robustes polyphonies voulues par Vaughan Williams pour évoquer la vie populaire d’un village anglais pendant les guerres napoléoniennes.

De tous les compositeurs ici réunis, Herbert Howells (1892-1983) est sans doute l’un des plus méconnus du public français. Sur le disque enregistré par Richard Hickox en 1998 figure une pièce atypique, A Kent Yeoman’s Wooing Song, magnifique cantate pour soprano, baryton et choeur, courte (moins de vingt minutes), mais frappante par la vigueur de son écriture. Ecrite au début des années 1930, mais seulement créée en 1953, c’est une œuvre où l’amour s’exprime sous une forme particulièrement énergique, dans laquelle un « paysan du Kent » (le bondissant Alan Opie) fait à une demoiselle (admirable Joan Rodgers) une cour des plus dynamiques. D’une atmosphère tout autre, Hymnus Paradisi est tout à fait représentatif de la production majoritairement religieuse de Howells. Composés suite à la mort de son fils de neuf ans en 1935, cette œuvre fut délibérément conçu comme un travail thérapeutique où le père pourrait traduire toute sa douleur. Malgré les encouragements de Vaughan Williams, la première ne fut donnée qu’en 1950, Howells ayant préféré garder pour lui cette musique « secrète, personnelle ». Dans cette pièce pour soprano, ténor et chœur, dont certains passages rappellent, en moins tonitruant, le Psaume 47 de Florent Schmitt, on retrouve Joan Rodgers sur un mode plus éthéré (lui sont notamment confiées les paroles du Requiem latin) ; Anthony Rolfe Johnson brille particulièrement dans la cinquième partie, « I Heard a Voice from Heaven », où sa voix plane en suspens au-dessus de celles du chœur, un BBC Symphony Chorus en grande forme.

Enfin, parmi les œuvres orchestrales de Frank Bridge (1879-1841), en 6 volumes, enregistrées entre 2000 et 2004, on trouvera diverses mélodies pour voix et orchestre, trois par Roderick Williams, un baryton qui fait de plus en plus parler de lui (vol. 5), cinq poèmes de Rupert Brooke par un Philip Langridge au vibrato prononcé, deux de Dorothy Worsworth et deux de Rabindranath Tagore par la superbe Sarah Connolly (vol. 6).

A suivre, donc, puisque Chandos annonce que cette série de rééditions va se poursuivre, jusqu'en novembre, pour le cinquième anniversaire de la mort de Richard Hickox, et au-delà, avec forcément beaucoup d’œuvres vocales à la clef.

 

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