Lise Davidsen : portrait

Par Jean-Jacques Groleau | ven 26 Mars 2021 | Imprimer

« A son sujet on parle d’un retour à l’âge d’or du chant wagnérien.
Mais c’est plus que cela, Lise Davidsen.
C’est le plus ravageur incendie vocal entendu depuis longtemps. »

Sylvain Fort, à propos de sa Sieglinde à l’ONP (forumopera.com, 22 décembre 2020)

Héritage scandinave

Et une fois encore, c’est de Scandinavie que nous vient l’une des voix dramatiques les plus impressionnantes que l’on ait entendue depuis bien longtemps. Comme son illustre aînée Kirsten Flagstad, Lise Davidsen est née en Norvège – pays décidément béni des dieux du Walhalla ! C’est à l’école et dans les chœurs amateurs qu’elle découvre la musique, chantant çà et là pour quelques fêtes locales. Ses premiers pas de musiciennes, c’est en composant quelques mélodies à la guitare qu’elle les fait. L’intérêt pour la voix ne viendra que plus tard – mais avec quelle fulgurance alors !

Opéralia 2015

Quand elle se présente au concours Opéralia, en 2015, Lise n’a que 28 ans. C’est encore fort jeune pour une voix de ce type, si puissante, si gorgée d’harmoniques. On se souvient que Flagstad avait attendu l’approche de ses 40 ans pour se lancer dans des rôles dramatiques, avant de s’imposer dans les grands rôles wagnériens pour les 20 dernières années de sa carrière. Lise Davidsen, elle, après ses études à l’Académie Grieg de Bergen puis à l’Académie royale de musique de Copenhague, se sent d’emblée prête : c’est avec un prodigieux « Dich, teure Halle » de Tannhäuser qu’elle enflammera le public et le jury, raflant le Premier Prix féminin, le Prix du Public et le Prix Birgit Nilsson. Inutile de dire que les programmateurs du monde entier ne vont pas se faire prier pour engager cette nouvelle étoile du chant : de Vienne à Londres, de Buenos Aires au Metropolitan de New York, de Paris à Munich, d’Aix-en-Provence à Bayreuth, la voilà engagée dans les scènes les plus prestigieuses du monde, et pour des rôles qui en effraieraient de plus aguerries. Mais autant qu’une voix, Lise Davidsen est un tempérament. Calme, secrète, elle sait ce qu’elle peut faire, et si elle accepte un rôle, c’est qu’elle est sûre de pouvoir l’incarner sans risque – ni pour le personnage, ni pour son jeune instrument. C’est d’ailleurs cette sagesse qui fait qu’elle n’aborde pour le moment que les « wagnériennes blondes » (Eva des Maîtres-Chanteurs, Sieglinde de La Walkyrie, Elisabeth dans Tannhäuser) alors que bien des directeurs de castings poussent déjà pour la voir aborder Isolde et Brünnhilde !

Wagner, mais pas uniquement…

Wagnérienne-née, ce n’est pas tant la puissance de son instrument qui surprend l’auditeur, que la flexibilité avec laquelle elle la plie à la moindre intension émotionnelle. Cette malléabilité, cette souplesse, c’est par l’alternance entre des répertoires fort différents qu’elle parvient à les garder intactes. Si Wagner et Strauss prennent rapidement une place de choix dans son répertoire, Lise Davidsen continue de pratiquer les rôles plus lyriques, comme La Dame de Pique de Tchaïkovski (Stuttgart, 2019) ou Jenůfa de Janáček (janvier dernier, Amsterdam), voire italiens, comme Santuzza dans Cavalleria rusticana (Oslo, 2016-2017) et la partie de soprano solo dans le Requiem de Verdi (Royal Opera House-Covent Garden de Londres, automne, 2018). C’est d’ailleurs cette versatilité stylistique qui lui permet de garder toute la souplesse et la fraîcheur qui caractérisent chacune de ses interprétations. Son nouveau disque témoigne de ces choix, qui voient alterner Léonore de Fidelio et Desdemona d’Otello, les Wesendonck Lieder de Wagner et « Dei tuoi figli », le grand air de la Médée de Cherubini ! Et pour ne citer que son activité de ce mois-ci, il suffit de regarder le programme qu’elle propose ce 22 mars au public de Trondheim : Lady Macbeth, Amelia du Bal masqué, Elisabeth de Don Carlo alternent avec Beethoven et Wagner…

Opéra et mélodie

Toujours à Trondheim, trois jours plus tard (25 mars), c’est avec le pianiste (lui aussi norvégien) Leif Ove Andsnes qu’elle se produira dans un programme entièrement consacré à des mélodies scandinaves. Plus intime, l’univers de la mélodie lui permet là aussi de ne pas être uniquement dans la puissance. L’intensité est une qualité plus rare, autrement plus difficile à communiquer au public. Son tout premier enregistrement discographique était d’ailleurs un CD consacré aux mélodies du compositeur danois John Frandsen (Dacapo, 2016). Il faut bien chercher dans les pages intérieures du livret, mais c’est elle également qui tient la partie solo dans Singe die Gärten de Per Nørgård (sur un sonnet de Rilke) dans le disque paru chez Bis un peu plus tard la même année : « As Dreams », où se côtoyaient des pages pour voix et orchestre de compositeurs contemporains aussi divers que Helmut Lachenmann, Yannis Xenakis ou encore Kaija Saariaho et Alfred Janson… Mais c’est Decca qui lui offre son premier CD personnel, avec un récital lui permettant de graver à la fois les deux grands airs d’Elisabeth de Tannhäuser de Wagner et, côté Strauss, les Quatre derniers lieder et le monologue d’Ariane (« Es gibt ein Reich ») avec Esa-Pekka Salonen et le Philharmonia (2019) – le disque qui finit de la faire connaître et qui l’impose au public le plus large comme l’une des artistes majeures de sa génération, et sans doute la seule dans cette catégorie vocale !

Lise Davidsen et la France

La France aura mis un peu de temps au démarrage : ce n’est qu’à l’été 2018 que Lise Davidsen se produit enfin dans l’Hexagone. C’était à Aix-en-Provence, pour une Ariane à Naxos mise en scène par Katy Mitchell et dirigée par Marc Albrecht. Ses « débuts » parisiens se sont déroulés au Théâtre de l’Œuvre début 2019 à l’occasion d’un showcase pour l’anniversaire de la prestigieux label Decca (cf. le compte-rendu dans nos colonnes : https://www.forumopera.com/breve/decca-classics-90-ans-et-toutes-ses-dents). Il y eut ensuite, à la Philharmonie, ces formidables Quatre derniers Lieder l’automne 2019 avec l’Orchestre de Paris, projet qui aurait dû être suivi, le mois dernier, par une Chrysothemis (Elektra) en version de concert sous la baguette de Salonen, toujours à la Philharmonie – mais la crise sanitaire en a décidé autrement… L’Opéra de Paris a rattrapé son retard grâce à l’annulation d’Eva-Maria Westbroek, qui aurait dû être Sieglinde pour cette « soirée » de retour à la vie de Bastille (un streaming face à une salle vide…). Cas contact, la soprano néerlandaise dut déclarer forfait, et Lise Davidsen sautait in extremis dans ce projet et s’imposant pour beaucoup comme la révélation de la soirée. Une révélation ? Mieux : un miracle !

 

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