L'opéra, un outil de propagande napoléonienne

Par André Peyrègne | mer 05 Mai 2021 | Imprimer

Napoléon aimait-il la musique ? A cette question, la duchesse d’Abrantès qui tenait un salon musical, se permit de répondre dans ses Mémoires : « Les uns disent qu’il avait peu de goût pour la musique française, les autres... qu’il ne l’aimait pas. »

Ce qui est sûr, c’est que les goûts de l’Empereur le portaient plutôt vers l’Italie. Ainsi nomma-t-il Ferdinando Paër à la direction de l’Opéra Comique, Cherubini et Piccini au conservatoire, Spontini au service musical de Joséphine, et demanda-t-il à Paisiello de composer le Te Deum de son sacre.

Au chapitre sur son goût pour le bel canto italien, on peut aussi citer... sa liaison avec la soprano Giuseppina Grassini ! Il l’entendit chanter à la Scala de Milan au lendemain de la bataille de Marengo. Elle entonna la Marseillaise, il la ramena à Paris et en fit la « Première cantatrice de Sa Majesté l'Empereur ». Passons sur le fait que, sous la Restauration elle devint la maîtresse de… Wellington, le vainqueur de Waterloo. (Il y a des gens qui ont le sens de l’Histoire !)

Napoléon attacha une grande importance à l’Opéra.

A l’époque où les instituts de sondage n’existaient pas, on pouvait y prendre le pouls de la société. On y croisait les gens influents qui aimaient s’y montrer . Lors des représentations du dimanche, le public était même assez populaire. Des inspecteurs de police se glissaient dans la salle et faisaient un rapport sur ce qu’ils avaient entendu. Ils mesuraient aussi l’accueil que le public réservait à l’Empereur lorsqu’il s’y rendait. Bien sûr, une claque avait été organisée et des places gratuites avaient été distribuées!

Napoléon alla quatorze fois à l’Opéra de Paris entre 1804 et 1814.

Il accordait à ce lieu la même importance que Louis XIV à son époque. Il déclara au Conseil d’État le 18 avril 1806 : « L’Opéra coûte au gouvernement huit cent mille francs par an ; mais il faut soutenir un établissement qui flatte la vanité nationale. On peut l’aider sans recourir à un nouvel impôt; il n’y a qu’à protéger l’Opéra aux dépens des autres théâtres par certains privilèges … » 

Il attribua à l’Opéra une redevance spéciale, constituée du vingtième des recettes de tous les théâtres, spectacles et bals de la capitale – à l’exception des trois autres scènes subventionnées qu’étaient l’Opéra Comique, le Théâtre Français (Comédie Française), et le Théâtre de l’Impératrice (consacré à l’opéra bouffe et au « Théâtre Italien »).

Napoléon surveillait l’Opéra par l’intermédiaire de son homme de confiance, le comte Rémusat, surintendant des théâtres subventionnés. Il voulait être au courant de tout ce qui s’y faisait ou s’y jouait.

Il mit en place une censure. Le contenu des livrets était scruté à la loupe. Les références à l’Antiquité étaient très prisées, permettant au public de projeter sur Napoléon l’image des dieux et héros mythologiques.

Chaque venue de l’Empereur à l’Opéra était mise en scène. Lors de son arrivée – même si elle intervenait au milieu du spectacle le public se levait, un air de Grétry était joué, « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? », puis une fanfare.

En 1810, lors de la représentation du Triomphe de Trajan, le compositeur Le Sueur réutilisa la marche qu’il avait écrite pour le sacre de Napoléon pour accompagner l’arrivée du héros au Capitole. C’est à ce moment là que l’Empereur fit lui-même son entrée dans la salle.

En 1809, le même Le Sueur composa la Mort d’Adam . Le héros y annonçait la venue dans l’avenir d’un homme providentiel : «Que vois-je ? Dans cette nuit d’horreur quelle vive lumière!… Un homme … un Dieu consolateur rend à l’homme déchu sa dignité première. Comme l’astre des cieux, tout brillant de splendeur, il répand dans son cours des torrents de lumière. La foule des méchants a fui. Je vois renaître sur la terre et l’innocence et le bonheur. » Le public n’eut aucun mal à reconnaître Napoléon dans cet homme providentiel.

En 1810, l’Empereur fit ajouter une scène à l’ Alceste de Gluck : « O Dieu ! qui dans les airs fais gronder le tonnerre,/ protège Alceste et son époux !/ Les fruits de leur hymen sont l’espoir de la terre… » C’était une façon d’annoncer que Marie-Louise était enceinte. La salle éclata en applaudissements.

Lors de la naissance de l’Aiglon, le 20 mars 1811, l’Opéra fit représenter le Triomphe du mois de Mars , dont le compositeur était Kreutzer, violon-solo de l’orchestre, célèbre par la sonate que Beethoven lui avait dédiée. L’histoire était celle du mythique guerrier Achille devenu père. Pour que l’identification avec Napoléon fût totale, on vit apparaître sur scène un berceau semé d’abeilles, semblable à celui que la ville de Paris avait offert à l’Aiglon.

Mais dans cette abondante production, aucune œuvre ne s’est imposée à la postérité – si ce n’est, peut-être, La Vestale de Spontini. Il manqua à cette période le génie qui aurait pu marquer l’Histoire de la musique – le compositeur qui aurait été à la musique ce que fut Chateaubriand à la littérature...

 

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