Offenbach et les autres compositeurs ou Primus inter pares (épisode 2)

Par Cédric Manuel | jeu 26 Mars 2020 | Imprimer

Le succès d’Offenbach, et aussi sa conquérante omniprésence sous le Second Empire lui attirent nombre de concurrents et d’ennemis, sans même parler des méprisables attaques antisémites, doublées de saillies rappelant sournoisement ses origines allemandes, dont il est régulièrement victime dans la presse. Ses activités théâtrales lui donneront également bien du fil à retordre avec ses confrères, notamment dans le cadre de la SACEM, créée en 1851, et qui lui vaudra un épisode assez regrettable et même douloureux qui l’opposera à son ami Adam. La vénérable Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) est un autre terrain de conflits fréquents et de tensions en tous genres. Sa musique même et plus généralement ses spectacles suscitent nombre d’attaques.


Berlioz et Offenbach, par Nadar

2e épisode :  Concurrents acharnés et adversaires dédaigneux

Parmi les compositeurs, Berlioz n’est pas le moindre des critiques d’Offenbach. Il admire l’interprète, violoncelliste ou chef d’orchestre. Mais c’est peu dire qu’il prend de haut les compositions lyriques de son confrère. Il les ignore le plus souvent (pas un mot d’Orphée aux Enfers de sa part dans le Journal des Débats, par exemple), voire ironise : « M. Offenbach a fait exécuter dans la salle de Herz un joli petit opéra-comique. On parle pour la semaine prochaine de deux autres opéras-comiques de société. Il y a encore d’autres opéras-comiques dont on ne parle pas et dont on ferait bien de ne pas parler. A propos d’opéra-comique, pourquoi ne reprend-on pas à l’Opéra-Comique la Colette de M. Cadaux ? c’est pourtant un joli opéra-comique »  (1854). Offenbach, pourtant, admire sincèrement Berlioz, « ce talent  élevé si viril et si savant », dont il regrette que la candidature à l’Institut, en 1855, soit repoussée au profit de l’obscur Clapisson. 

Pourtant à l’occasion de la création de Barkouf, ou un chien au pouvoir, Berlioz va tremper sa plume dans le fiel le plus acide contre Offenbach et son « Théâtre qu’on ne peut nommer ». Sa musique est pour beaucoup dans cette exaspération hautaine. « Oui, rions, faisons des calembours ; nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons ! L’art musical est en bon train à cette heure à Paris. On va l’élever à une haute dignité. Il sera fait Mamamouchi. Voler far un paladina. Ioc ! Dar turbanta con galera. Ioc, Ioc ! Hou la ba, ba la chou, ba la ba, ba la da ! Puis Mme Jourdain, la raison publique, viendra quand il n’en sera plus temps s’écrier : Hélas ! mon Dieu, il est devenu fou.

Heureusement il a quelquefois, quand on ne le mène pas au théâtre, des éclairs d’intelligence qui pourraient rassurer ses amis. Nous avons encore à Paris des concerts où l’on fait de la musique ; nous avons des virtuoses qui comprennent les chefs-d’œuvre et les exécutent dignement ; des auditeurs qui les écoutent avec respect et les adorent avec sincérité. Il faut se dire cela pour ne pas aller se jeter dans un puits la tête la première ».

Berlioz ajoute à ces jugements musicaux des considérations plus rances faisant écho à la réputation d’Offenbach, liée à ses origines juives et selon lesquelles il porterait malheur, y compris à lui-même…

Certains contemporains jugent très excessif ce mépris : ainsi l’écrivain Xavier Aubryet, qui pour ainsi dire vole au secours d’Offenbach, écrit perfidement « M. Berlioz en tête le prend de très haut avec M. Offenbach. On croirait un aigle qui admoneste un moineau. Seulement, le moineau vole encore et l’aigle est empaillé ».

Certes, Offenbach est surentrainé en matière de critiques assassines, et il faudrait plusieurs articles pour faire la liste de toutes les publications qui ont descendu en flammes les ouvrages du compositeur. Si beaucoup s’alimentent d’une haine antisémite, véritable leitmotiv des papiers les plus anti-offenbachiens, c’est surtout le procès en vulgarité qui lui est fait et bien des critiques – l’influent Fétis en tête – enragent de voir son succès croissant. Escudier, dans La France Musicale de janvier 1868, se lamente ainsi, par exemple, du succès rencontré par La Grande-Duchesse de Gerolstein depuis quelques mois : « C’est le grand succès de 1867, et certes il n’y a pas lieu d’en être fier pour la nation qui a donné naissance aux Hérold, aux Boieldieu, aux Halévy, aux Adam et aux Auber »… Toute sa vie, plus encore dans les dernières années, autant comme directeur de théâtre que comme compositeur, Offenbach devra subir les quolibets et même les injures de nombre d’observateurs et de confrères, souvent aiguillonnés par les réponses acides et tout aussi dédaigneuses qu’Offenbach savait formuler. 


Bizet à 25 ans, par Nadar

Outre les méprisants, Offenbach doit aussi affronter les ingrats. En 1856, il lance un concours en vue de la création d’une opérette en 1 acte. 68 candidats se présentent à l’appréciation du jury très prestigieux constitué par le compositeur, présidé par Auber et où siègent tout de même Halévy, le vieil ami et premier soutien, Thomas et Gounod, mais aussi Scribe. Des auteurs des 75 compositions pré-sélectionnées, 6 sont retenus et les candidats se voient alors proposer un livret écrit par Ludovic Halévy et  Léon Battu : Le Docteur Miracle.  Parmi eux, Georges Bizet, 18 ans tout juste ; et Charles Lecocq, 24 ans. Ces deux-là gagneront ex-aequo le concours qui, comme on sait, lancera leur carrière. Mais les deux vont se montrer bien ingrats et Lecocq sera par ailleurs le rival le plus acharné et le plus vindicatif d’Offenbach jusqu’à la mort de ce dernier.

Bizet, d’abord, se plaint à sa mère d’avoir dû réclamer ses droits à Offenbach. De plus, ce dernier ne tient pas à laisser trop longtemps les deux Docteur Miracle, dont il sait la valeur, à l’affiche, ce qui attise la rancune des jeunes compositeurs. Le jeune compositeur au rude caractère restera longtemps acide vis-à-vis d’Offenbach. En 1872, à l’occasion de la présentation de Fantasio, il n’y va pas par quatre chemins : « Il faut que tous les producteurs de bonne musique redoublent de zèle pour lutter contre l’envahissement toujours croissant de cet infernal Offenbach ! L’animal, non content de son Roi Carotte à la Gaîté, va nous gratifier d’un Fantasio à l’Opéra-Comique. De plus, il a racheté à Heugel son Barkouf, et fait déposer le long de cette ordure  de nouvelles paroles et a revendu le tout 12 000 francs à Heu. Les Bouffes-Parisiens auront la primeur de cette malpropreté ». Bizet se fait là l’écho dédaigneux de nombreux autres musiciens et critiques qui sont exaspérés par ce qu’ils considèrent comme un quasi-monopole d’Offenbach sur la vie musicale et ce après une guerre désastreuse contre l’Allemagne qui fait de lui, le natif de Cologne, une cible toute trouvée pour les nationalistes. Pourtant, Offenbach se montrera très affecté par la mort prématurée de Bizet 3 ans plus tard, et très élogieux de sa Carmen. 


Charles Lecocq en 1866 - Studios Legras

Avec Lecocq, on touche carrément à la malveillance et à la méchanceté. D’abord, pour se faire une idée de la prétention de l’individu, Lecocq estime que c’est Fromenthal Halévy qui a insisté pour que son élève Bizet soit premier à ses côtés, sans quoi il aurait évidemment gagné seul. Les multiples ouvrages que Lecocq concevra ensuite pour très clairement déboulonner la statue d’Offenbach, avec souvent beaucoup de succès et avec un style qui se démarque d’Offenbach, moins bouffe, plus sage – ce qui fera dire aux critiques nationalistes qu’il s’agit d’opérette régénérée, après les œuvres « dégénérées » d’Offenbach – aiguiseront une très forte inimitié qu’on peut même qualifier de détestation. Lecocq dira plus tard qu’Offenbach était sa « bête noire ». Quelques jours à peine avant la mort de son concurrent, Lecocq, qui sait parfaitement dans quelles conditions de faiblesse se trouve son rival, estime que ce dernier ne manquera pas de mourir puisqu’on a refusé de lui confier la pièce finalement attribuée à Lecocq, L’Arbre de Noël : « [Offenbach] ne manquerait pas de mourir s’il apprenait que c’est moi qui la fais. Cela est tout à fait comique. ». Cette œuvre sera d’ailleurs créée la veille des obsèques d’Offenbach, ce qui  n’empêchera pas Lecocq d’aller à ces dernières.

Parmi ses autres grands contemporains, Offenbach doit aussi compter sur le dédain de Camille Saint-Saëns, qui l’ignore superbement.

Des concurrents et des ennemis, Offenbach n’en a donc pas manqué, qui ont cherché à détrôner le roi des spectacles parisiens, non sans quelques succès : Lecocq comme on l’a vu, mais aussi Hervé qui, contrairement au précédent, était doté d’un caractère aimable et sera l’ami d’Offenbach. On sait peu qu’Offenbach était aussi apprécié à Vienne qu’à Paris, très tôt dans sa carrière. C’est pour Vienne qu’il fera ses Fées du Rhin en 1864. Il se confronte même à Johann Strauss fils sur le terrain de la valse. Ce dernier lui rendra la pareille en venant présenter ses propres opérettes à Paris, à plusieurs reprises. Il en va de même avec Franz von Suppé. A la fin de la vie d’Offenbach, les concurrents sont légion, de Robert Planquette à Edmond Audran, de Léon Vasseur à Emmanuel Chabrier. Certains viendront dans ses théâtres, d’autres seront engagés par les salles concurrentes pour affronter le roi Offenbach. Il ne faudra pas attendre longtemps pour passer des concurrents aux héritiers, assumés ou non, de Claude Terrasse à André Messager, jusqu’hors de France, de Sullivan à Lehar.

 

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