Opéra de Rouen : Loïc Lachenal dévoile sa stratégie

Par Brigitte Cormier | jeu 31 Mai 2018 | Imprimer

Ne rien s’interdire pour « s’émouvoir du présent ». À l’heure où il va annoncer sa première saison avec des cartes rebattues, fort de son expérience du service public, de son dynamisme rassembleur et de sa proximité avec les chanteurs, le jeune directeur de l'Opéra de Rouen, Loïc Lachenal – il va fêter ses quarante printemps le 14 juin prochain –,  en embuscade depuis sa nomination en mars 2017, fait le point.


« Opéra de Rouen Normandie » est maintenant votre nom officiel. Qu’est-ce que cela change ?

Historiquement, l’Opéra de Rouen avait la particularité d’être financé par le Conseil régional. Avec la réunion de la Haute et de la Basse Normandie, le terrain de jeu a fait plus que doubler. Cinq départements au lieu de deux, ça change. C’est surtout cette perspective qui m’a motivé à présenter ma candidature ici plutôt qu’ailleurs –  quand j’y pensais en me rasant… Le Ministère de la culture vient de nous attribuer le label de « Théâtre lyrique d’intérêt national » accordé aux maisons en phase avec les grands axes de son projet : actions culturelles envers tous les publics, actions pédagogiques, renouvellement des formes de création, implication sur le domaine territorial. Être porté à ce titre, par une grande région apporte des contraintes et de nouvelles possibilités. L’orchestre, cœur battant de l’Opéra de Rouen, fondé par Oswald Sallaberger, a acquis une dimension régionale très importante : plus de huit-cent concerts en vingt ans. Il est capable d’aborder tous les styles, tous les répertoires sous la direction de divers chefs. Sans urgence, on pense à une direction musicale à long terme, peut-être à deux têtes.

Nous ne sommes qu’au début d’un mandat de cinq ans. Ça m’intéresse d’explorer ce qu’on peut faire pour que l’Opéra existe dans toute la Normandie. Avec l’opéra de Caen, bien que nos maisons soient très différentes, on réfléchit sur ce qu’on peut partager. Pour aller au plus près des gens, on privilégie des formats légers, faciles à monter en tournée, on envisage la diffusion numérique, les spectacles atypiques en plein air... On ne s’interdit rien ! On a très envie de conquérir les fameuses « zones blanches de la culture » du département de l’Eure. À Évreux, il existe deux théâtres où on pourrait faire progressivement de l’opéra en tirant les avantages artistiques que peuvent offrir ces petites salles.

Quels sont vos principaux atouts ?

D’abord, des équipes remarquables sur lesquelles on peut compter. Nous faisons partie d’un réseau de coproductions. Certains liens se confirment. D’autres se développent. L’Opéra de Rouen devient une structure de production et de diffusion pour la musique. Le Théâtre des Arts est  une salle très chouette avec des possibilités techniques importantes. La proximité de la scène avec les spectateurs est formidable tant pour le public que pour les chanteurs. Un grand plateau, une grande ouverture, une vaste fosse d’orchestre, 1300 places… Vraiment un bel outil. Ce qui me fait vibrer le plus, c’est le rapport à la voix et le rapport physique au chant.

Autre changement, nous sommes maintenant chargés de la totalité de la programmation et de la gestion de la Chapelle Corneille devenue un superbe auditorium de 700 places. Ce lieu patrimonial fort est beaucoup plus qu’une seconde salle. Elle nous permet de  faire une offre riche et variée : un programme musical, complémentaire, différent. Entre le Théâtre et la Chapelle, il y aura 150 levers de rideaux dont environ 95 spectacles lyriques… Faire billetterie commune nous a permis d’optimiser le calendrier afin qu’il n’y ait pas de concurrence entre nos propositions.

Le Théâtre des Arts reste bien sûr le lieu de résidence de l’orchestre. C’est lui le pivot de notre structure grâce auquel on peut construire une saison symphonique. On y présente les orchestres invités, les formes innovantes, les opéras théâtre mis en scène, la danse…

À la Chapelle Corneille, on programme les grandes voix, les grands solistes, la musique de chambre, des musiques transverses ou locales… Et, pourquoi pas, de la musique électronique, du jazz, même du rock… Pas n’importe lesquels évidemment. Pour moi, toutes les musiques sont sacrées et le concert est une forme de rituel d’aujourd’hui.


Loïc Lachenal © Marion Kerno

Sous quel signe avez-vous placé votre première saison ?

C’est ma première direction, ma première maison, ma première saison. Je n’ai pas donné de thème précis mais plutôt suggéré un état d’esprit : « S’émouvoir du présent ». Il y aura des surprises. On va « essayer » quelques formes un peu spectaculaires. J’ai envie de montrer que l’opéra est inscrit dans l’expression artistique d’aujourd’hui. Plus qu’aux compositeurs morts depuis des dizaines ou des centaines d’années, la musique appartient à ceux qui veulent la faire vivre. Revisiter, éclairer différemment les ouvrages, me passionne. J’aime susciter une création, faire débuter des chanteurs dans de nouveaux rôles, amener à l’opéra des metteurs en scène pratiquant d’autres formes de spectacle pour renouveler les approches et émouvoir des néophytes.

Je suis très curieux de voir comment le fruit de notre travail collectif va être reçu par le public ; j’ai hâte de savoir où et quand les salles se rempliront. Aujourd’hui, on a dépassé le désir de détruire cet art considéré comme bourgeois. Pour moi, l’Opéra, c’est avant tout le lieu du merveilleux. Il y a plein de façons de faire. On peut être populaire et raffiné en même temps. Il faut faire confiance aux ouvrages, mais on ne peut pas se permettre d’être besogneux.

Votre programme 2018-19 sera  présenté à la presse ce 31 mai à 20h, au Théâtre des Arts. Pouvez-vous dire quelques mots des spectacles qui vous tiennent le plus à cœur ?

C’est une saison de transition qui amorce un nouvel état d’esprit. Il y aura onze spectacles lyriques parmi lesquels Madame Butterfly dans l’étonnante production de l’Opéra de Limoges (Cio-Cio San sera filmée à Rouen pour les scènes projetées sur grand écran) ; Eugène Onéguine que j’adore et un Comte Ory désopilant ; du théâtre musical minimaliste et poétique avec Les Carnets d’un disparu de Leoš Janáček ; une création contemporaine de Thierry Pécou qui est une histoire poétique chantée et dansée avec des animaux sur scène. Aussi, An index of Metal, vidéo opéra contemporain de Fausto Romitelli et Paolo Pachini – une œuvre formidable un peu planante, un peu rock.  Et, avec David Bobée, metteur en scène dont je me sens très proche, nous ferons à la Chapelle Corneille un pastiche d’œuvres de Haendel interprétées par des acrobates. Un spectacle à tendance féministe qui sera assez sympa, je pense. Sans oublier notre opéra participatif, toujours tellement émouvant : l’année prochaine, ce sera Carmen ! Je suis convaincu que l’Opéra est le genre qui sauvera la musique dite classique parce que c’est le plus spectaculaire et qu’avec les voix, on reçoit l’émotion en direct.

Propos recueillis le 24 mai à Rouen au Théâtre des Arts

 

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