Naissance d'un papillon

Butterfly - Limoges

Par Laurent Bury | mer 07 Mars 2018 | Imprimer

Une Butterfly française, vous en aviez déjà entendu une ? Ou bien, selon votre âge, à quand remonte la dernière que vous ayez entendue ? Vous n’osiez plus l’espérer ? Eh bien, voilà, l’Opéra de Limoges l’a fait. Mercredi 7 mars, les spectateurs rassemblés au Grand Théâtre pour la première de Butterfly (on aurait sans doute pu garder le Madame, mais c’est là une coquetterie pardonnable) a vu sortir de sa chrysalide une Cio-Cio-San franco-allemande en la personne de Camille Schnoor, jusqu’ici largement inconnue du public français puisque sa carrière s’est presque intégralement déroulée outre-Rhin (Aix-la-Chapelle, Munich). Souhaitons maintenant que cette soprano revienne souvent dans son pays natal, après une aussi remarquable prise de rôle. L’expérience permettra à Camille Schnoor plus de liberté dans certains effets, moins de prudence dans la gestion de sa voix, mais l’essentiel est déjà là : par-delà les notes attendues au tournant (« Un bel dí vedremo » dûment applaudi), le personnage existe déjà dans ses différentes incarnations successives, le texte vit dans la bouche d’une interprète qui, ce qui ne gâte rien, est physiquement crédible en jeune geisha.

Dommage que son Pinkerton, Georgy Vasiliev, ait pâti en cette première d’une méforme manifeste qui l’empêchait de projeter sa voix avec toute l’insolence voulue. Le marin américain en devient peut-être un peu moins détestable, mais ce petit déficit de décibels se rattrapera probablement lors des prochaines représentations.

Autour du couple central, une distribution entièrement française, cela mérite aussi d’être signalé, et l’on ne sait trop par qui commencer. Marion Lebègue prête à Suzuki un timbre opulent, presque un luxe pour un personnage qui ne dispose d’aucun air et qui n’a guère que le duo des Fleurs pour se mettre un peu en avant. André Heyboer est un Sharpless aussi paternel qu’on peut le désirer, même si, pour lui aussi, le rôle s’avère un peu frustrant et presque sous-dimensionné. Avec Raphaël Brémard, Goro trouve un titulaire épatant, à la voix claironnante. On voudrait toujours un Zio Bonzo hors normes, mais Ugo Rabec reste un peu trop « gentil » dans ses malédictions, tandis que Victor Sicard s’acquitte comme il convient de la brève intervention de Yamadori.

Passé le premier acte, le Chœur de l’Opéra de Limoges n’a plus guère d’occasions de se faire entendre, à part dans le passage bouche fermée qui marque la longue attente de l’héroïne. De ses pupitres se détachent néanmoins les différents invités, et surtout le très digne Commissaire impérial de Gregory Smoliy. Quittant la fosse à l’entracte pour s’installer sur le plateau, l’orchestre de l’Opra de Limoges en paraît transfiguré, mais cela tient aussi à la direction de Robert Tuohy qui semble par trop retenue dans la première partie du spectacle : c’est seulement aux deuxième et troisième actes que le chef fait vraiment sonner les instrumentistes placés sous sa baguette et met en valeur tout l’éclat de l’orchestration puccinienne.

Il faut préciser que l’ensemble du spectacle pivote à l’occasion de cet entracte. Ainsi qu’ils nous l’avaient expliqué en interview, Jean-Philippe Clarac et Olivier Delœuil ont décidé de faire se rejoindre Limoges et Nagasaki, en faisant épouser le drame de Butterfly à une jeune Occidentale d’aujourd’hui, ainsi que l’expliquent les vidéos projetées durant le premier acte autour et derrière les artistes qui interprètent une Madame Butterfly d’abord tout à fait traditionnelle dans ses costumes (à part le chœur, en kimono noir et portant masques anonymes). Après l’entracte, on comprend que la jeune femme, dans son studio avec fond de manga, s’identifie à l’héroïne de Puccini et que, coupée du réel, elle finira par se donner la mort. Dans cette transposition, Butterfly n’a pas eu d’enfant avec son amant d’un soir mais s’attache curieusement à un robot téléguidé dont la « danse » peine un peu à occuper l’intermezzo du début du troisième acte. Malgré tout, l’émotion espérée est au rendez-vous, et la mort de Cio-Cio-San, même à Limoges, même aujourd’hui, reste un moment irrésistible.

 

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