Paul Agnew : « Tout acte de musique est une forme de transmission »

Par Alexandre Jamar | lun 20 Janvier 2020 | Imprimer

Alors que le premier volume d'une intégrale discographique des madrigaux de Carlo Gesualdo vient de paraître chez Harmonia Mundi, les Arts florissants se préparent pour leur prochain concert parisien, consacré au Quatrième livre du prince de Venosa. Entre ces deux évènements, Paul Agnew a accepté de nous rencontrer pour nous éclairer davantage sur la musique et sur la personnalité du compositeur. 


Après une intégrale des madrigaux de Monteverdi, vous vous lancez dans une intégrale Gesualdo. Comment s’explique le choix de cet auteur en particulier ?

Nous sommes d’abord partis d’un constat : il n’y a pas de belle récente intégrale des madrigaux de Gesualdo disponible à ce jour, ce qui n’était pas le cas pour Monteverdi. Pourtant, le public semble porter un intérêt croissant pour cette musique, puisque tous nos concerts jusqu’à présent ont affiché complet. Il nous est donc apparu assez naturel de combler ce manque.
L’avantage de la production de Gesualdo est qu’elle reste à taille humaine : six livres de madrigaux, et non quatorze comme chez Marenzio ou quinze chez de Wert. Ce chiffre est abordable tant pour les chanteurs que pour le public, puisqu’il permet de se rendre compte de l’évolution du compositeur au fil des années, et donc de mieux le comprendre.

Cette évolution, quelle est-elle ?

Entre le premier et le sixième livre, les ambitions et les moyens de Gesualdo ont pleinement changé. Dans les premiers livres, alors qu’il vit encore sur ses terres, on sent poindre une ambition dans sa musique, et l’on trouve déjà un sens de la tension. Cependant, de part sa condition de noble, il n’a peut-être pas la possibilité d’acquérir une solide technique de composition. Les idées sont belles, mais manquent de temps en temps de réalisation habile, et les parties internes sont souvent un peu maladroites.
Lorsqu’il arrive à Ferrare, il est soudain entouré des meilleurs interprètes et compositeurs de l’époque. L’effet sur sa musique est saisissant, puisqu’on le voit se professionnaliser rapidement. C’est l’époque des troisième et quatrième livres. Grâce aux instruments développés par Nicolas Vicentino, il se forge un langage harmonique hautement chromatique qui va devenir l’une de ses marques de fabrique. Ses harmonies extrêmement osées rendent sa musique saisissante d’émotion. Elle devient aussi plus humaine, plus expressive pour nous aujourd’hui.

Que peut-on dire sur ses choix de textes ?

On constate avant tout la préférence de Gesualdo pour les textes riches en contrastes : mort et vie, douleur et plaisir etc. Beaucoup d’entre eux sont anonymes, et il n’est pas exclu qu’il les ait rédigés lui-même. Lors de la mise en musique, il s’attache avant tout à restituer l’atmosphère globale du texte qu’il choisit, comme Monteverdi ou de Wert, mais pour qui les détails dramatiques prennent une plus grande importance. Cela explique que Gesualdo ne quittera jamais véritablement une esthétique littéraire épigrammatique, alors que Monteverdi, par ses choix de texte plus dramatiques, va dériver du madrigal pour aller vers l’opéra. Ce n’est pas un jugement de valeur, mais Gesualdo choisit les textes plus pour leur qualité madrigalesque que pour leur capacité potentielle à renouveler la forme.

Vous faites le choix de présenter Gesualdo entouré de prédécesseurs et contemporains. Est-ce qu’il y a une volonté de tordre le cou à certaines idées reçues sur le personnage ?

On a à peu près tout dit de lui : qu’il était le plus moderne des compositeurs de son temps, que sa folie meurtrière trouvait un écho dans sa musique, que son harmonie était déjà quelque part au XXe siècle… Ce romantisme a largement été véhiculé entre autres par Stravinsky et Robert Craft, et demeure encore un peu partout aujourd’hui.
Je pense que Gesualdo n’a jamais envisagé sa musique comme moderne. Au contraire, je pense même qu’il aurait été très confus à l’idée qu’elle soit considérée ainsi un jour. Plus qu’une tentative de modernité, il me semble que sa démarche était plutôt la recherche d’une plénitude d’expression mais avec des techniques antiques. Il a beaucoup exploré la théorie des genera harmoniques, héritée des compositeurs de l’Antiquité grecque. Peut-être était-il conscient de l’audace de certaines de ses œuvres, mais il aurait toujours pu justifier celle-ci comme étant un hommage à cette tradition, plus qu’une aspiration à une modernité.

Qu’en est-il alors de la personne ?

Sa biographie tumultueuse et le meurtre regrettable de sa première femme sont peut-être sensationnels à nos yeux, mais n’éclairent aucunement ses choix musicaux. Ces évènements, pas si rares chez les nobles de l’époque, ont eu lieu avant la publication de son premier livre. Il y a certes une forte dominante de textes sur la pénitence dans la production sacrée de Gesualdo, mais si influence il y a, elle s’arrête ici.
Un détail biographique me semble bien plus significatif : sa parenté avec saint Charles Borromée, qui était le frère de sa mère. Gesualdo aurait dû devenir cardinal comme son oncle, mais la mort de son frère aîné en décida autrement. Pour autant, la personnalité très particulière de Charles Borromée pesa longuement sur Gesualdo, tant et si bien que ce dernier se fit représenter sur un tableau de sa chapelle à genoux, aux côtés de son oncle.

Si ce n’est sa situation psychologique instable, qu’est-ce qui fait de Gesualdo un compositeur à part ?

Sa position sociale est unique. Né dans une famille de nobles, il ne dépendait pas de ses compositions pour vivre. Il peut se payer le luxe de consacrer son temps à sa création et à ses recherches sur les anciens genera et techniques antiques de composition. Contrairement à Monteverdi, il ne publie pas ses madrigaux par nécessité économique, mais par souci de voir sa musique résister à l’écoulement du temps, ce qui est en soi une approche très moderne.
En fonction des dates de publication des madrigaux, on a fait beaucoup de présomptions sur les périodes de composition, alors qu’il n’y a pas nécessairement de correspondance entre elles. Pour citer un exemple, les madrigaux les plus osés sont publiés à la fin de sa vie alors que Gesualdo était peut-être le moins stable psychologiquement. Il y a ainsi une présomption de lien entre sa musique et son état mental. Les cinquième et sixième livres, considérés comme les plus novateurs, ne sont publiés qu’en 1611, mais pour moi, il est possible qu’ils aient été écrits bien avant, peut-être lorsque le compositeur est encore à Ferrare. C’est seulement là-bas qu’il dispose des chanteurs et des instruments du niveau d’une telle musique.

Votre projet s’étalera sur trois ans. Comment appréhende-t-on un travail régulier sur une durée aussi longue ?

Les chanteurs se connaissent déjà très bien, puisque nous avons fait notre odyssée Monteverdi ensemble. De plus, nous avons la chance de ne pas changer de distribution pendant le projet, ce qui permet aux interprètes d’évoluer ensemble tout au long des œuvres. Une intégrale peut sembler vertigineuse, et c’est certainement un travail de longue haleine, mais deux tournées internationales par an sont abordables, tant pour nous que pour le public.

Vous vous produisez aux côtés de jeunes chanteurs. Est-ce que la transmission vous tient à cœur ?

En effet, mais tout acte de musique est une forme de transmission : en défendant un compositeur, on transmet l’essence même de son époque et de sa sensibilité personnelle. J’ai eu la chance d’avoir une longue carrière et j’aime partager mon expérience avec les chanteurs avec qui je travaille. Il arrivera sans doute un moment où j’arrêterai de chanter mais avec le renouvellement constant de l’ensemble il pourra sans aucun doute continuer sous ma direction, si ce ne n’est avec ma voix.

 

Propos recueillis à Paris en décembre 2019

 

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