Ténor, de clichés en louables intentions

Par Brigitte Maroillat | mar 31 Mai 2022 | Imprimer

La livraison de sushi mène manifestement à tout même jusqu’aux portes de l’Opéra. Voilà comment un jeune homme des banlieues, Antoine, qui se dédie aux battles de rap et vivote des exploits de boxeur de rues de son grand frère, déboule au milieu d'un cours de chant dirigé par un professeur bienveillant dans l’antre prestigieux du foyer de Garnier. Détectant un diamant brut en ce jeune homme, expert de la rhétorique rappeuse lançant à la fois des flèches de miel et de fiel, la pugnace enseignante va user de toute son influence pour le faire admettre dans sa classe. Pour Antoine, cette rencontre va être à la fois une révélation (la beauté du chant lyrique va le bouleverser et le transporter) et une déflagration (qui met sens dessus dessous sa vie : comment tenir à distance son milieu pour que rien ne filtre sur ses activités opératiques clandestines).

Ténor est un film incontestablement attachant de par les destins croisés des personnages qui prennent part volontairement ou involontairement à l’aventure lyrique d’Antoine. Qu’il soient du centre de Paris ou de la périphérie banlieusarde, qu’ils soient du bon ou du mauvais côté de la barrière, tous sont en quête de repères et de leur véritable mission dans la vie. Les acteurs portent incontestablement le film : MB14 rend crédible les rêves et les contradictions d’un jeune homme écartelé entre deux rives, qui l’obligent à la dissimulation permanente. Michèle Laroque est parfaite en professeur idéaliste et déterminée, qui se donne corps et âme à l’enseignement, lequel occupe une place exclusive dans sa vie. Les figures secondaires ne manquent également pas de piquant, telle la figure du prof de comptabilité qui est absolument réjouissante. Et cerise sur le gâteau, Roberto Alagna fait une apparition remarquée, il devient rapidement un allié objectif d’Antoine, par un jeu de miroir qui s’instaure entre eux au fil de leur unique échange. Les intentions du réalisateur sont évidemment louables. La  mise en confrontation puis en résonnance deux mondes antinomiques, dont le fil conducteur est la musique, est particulièrement intéressante. Qu’elle soit rap ou opéra, elle est ici pour Antoine une véritablement raison de vivre pour ne pas sombrer face aux situations d’adversité. Sur le plan de la cinématographie, Claude Zidi Jr connaît son affaire et maitrise avec brio les images panoramiques et les travelling pour rendre encore plus bigger than life l’antre fastueux de Garnier.

Mais hélas, le film n’évite pas les écueils des clichés, tant de la banlieue, que de l’Opéra. Le scénario ne met pas en effet dans un halo de lumière positive le monde qui gravite dans et autour de l’art lyrique. Il donne à voir que ceux qui étudient le chant lyrique seraient des nantis issues de famille prestigieuses, mécènes et donatrices des arts, au train de vie vertigineux digne des premières fortunes de France ou de certains capitaines d’industrie, propriétaires de manoirs dotés d'un théâtre intégré. Toute cette surenchère interpelle et interroge : y a-t-il dans ce milieu des gens qui ne soit ni nantis, ni privilégiés, qui étudient pour devenir chanteurs d’opéra ? On peine alors à croire que le monde de  l’Opéra tel qu’il est donné à voir dans le film, dans une vision caricaturale, puisse donner envie à Antoine d’en faire partie. A cet égard, le film Au bout des doigts, variation sur le même thème d’un jeune virtuose du piano issu des banlieues, était sans doute plus réaliste, les personnages de tous horizons se côtoyaient au sein du conservatoire et la musique classique n’apparaissait pas comme la chasse gardée de nantis,  fils et filles de mécènes ou de donateurs.

La chanson du générique de fin, « Trouver ma place », écrite et interprétée par MB14,  dit tout et parfois bien mieux que le film lui-même sur les rêves intimes d’Antoine et sa métamorphose en ténor. L’artiste, incontestablement talentueux,  a su en effet trouver les mots justes et adéquats pour décrire à quel point la vie peut ouvrir tous les champs et chants des possibles au-delà des différences et des horizons de chacun. Il offre ainsi au film une note finale de réalisme.

 

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