Ann Hallenberg, Agrippine jusqu’au bout des cils

Agrippina - Anvers

Par Bernard Schreuders | sam 25 Mars 2017 | Imprimer

Christophe Rizoud avait salué ici même l’excellent travail réalisé par Mariame Clément sur cette production d’Agrippina créée en 2012, tout en regrettant que la direction de Paul McCreesh ne se hisse pas au même niveau que la prestation des solistes. Réjouissons-nous car pour cette reprise l’Opéra des Flandres a fait appel à Stefano Montanari, un chef qui a véritablement le théâtre dans le sang. Il s’empare du drame dès l’ouverture, troquant la baguette pour son violon et s’offrant une cadence, et n’hésitera pas à accompagner lui-même les chanteurs dans plusieurs airs. Portées par sa vision, puissante, richement contrastée et toujours clairement articulée, les quatre heures et demie de musique que comporte Agrippina n’accusent aucune longueur et s’écoulent sans la moindre baisse de régime. Stefano Montanari sait cravacher un orchestre très réactif, mais également prendre son temps, étirant le tempo pour favoriser l’épanouissement du pathos. La caractérisation scénique de chaque tableau se double d’une parfaite caractérisation musicale qui rend justice à l’invention de Haendel et à son acuité dramatique. Et quelle invention ! Il n’y a rien de banal ni de médiocre dans cette corne d’abondance où même les seconds rôles sont soignés et, fort heureusement, aucun numéro ne passe à la trappe dans le spectacle donné à Anvers.

Pas question non plus de pratiquer des coupes sombres dans les récitatifs. « Ils sont magnifiques et fonctionnent à merveille », observe Mariame Clément, avant d’expliquer qu’ils sont nécessaires à la lisibilité d’une intrigue relativement complexe et qu’il serait tout aussi dommageable d’y toucher que de vouloir toucher à ceux des Nozze di Figaro. D’autres metteurs en scène avant elle ont établi un parallèle entre la fascination du XVIIIe siècle pour les turpitudes de l’histoire romaine et celle des années 80 pour les soaps américains, certains passages de Tacite et surtout de Suétone ne sont pas moins trash que les scénarios de Dallas ou de Dynasty, mais peu de transpositions se sont montrées aussi efficaces et savoureuses que celle de Mariame Clément. L’éjaculation précoce de Pallas ou la panne sexuelle de Narcisse n’étaient peut-être pas indispensables, mais d’autres spectateurs y ont manifestement pris beaucoup de plaisir et il ne faudrait pas réduire un spectacle inventif et souvent drôle à ces provocations isolées.  

D’emblée, le graphisme du générique projeté sur un écran géant où défilent les noms des interprètes de l’opéra évoque celui de Dallas, le luxe vulgaire des intérieurs et même la terrasse où Poppée, qui a quelque chose d’Ashton Cooper (la maîtresse de Cliff Barnes), fait bronzette, rappellent le ranch de Southfork tandis que Othon, qui arbore une barbe généreuse, affiche aussi la dégaine virile et le look d’un Texan prêt à chevaucher sa jument même s'il doit plutôt enfourcher une moto s'il faut en croire le casque rouge qu'il traîne presque partout avec lui. Par contre, si Agrippine ne cesse de remplir son verre de bourbon, elle n’est jamais grise et la comparaison avec Sue Ellen s’arrête là. De fait, elle n’a absolument rien en commun avec la moitié perpétuellement dépressive et cocufiée de l’affreux JR. Ses tailleurs, ses chapeaux, ses robes en strass et même sa baignoire en marbre trahissent plutôt les goûts d’Alexis (Carrington Colby Dexter Rowan). Dans sa quête de pouvoir, la garce de Dynasty n’est-elle pas, à l’instar de la mère de Néron, un homme comme les autres ? C’est-à-dire brutal et sans scrupule, quoique peut-être encore plus retors.


@ Annemie Augustijns

Ann Hallenberg n’incarne pas Agrippine ; elle est Agrippine, jusqu’au bout des ongles, jusqu’au bout des cils et d’un organe d’une plasticité toujours aussi prodigieuse. Impossible d’ailleurs de dissocier la performance de l’actrice de celle de la chanteuse, le personnage, qu’elle pratique depuis de nombreuses années, semble lui coller à la peau à un point tel qu’il peut, comme nous en avons fait l’expérience au Théâtre des Champs Elysées, exister sans le support d’une mise en scène. Ciselé au laser, « Pensieri, voi mi tormentate » est absolument grandiose et même son ultime et brève aria, « Vuoi pace », se transforme en un moment de pure volupté sonore. Seule autre rescapée du spectacle créé en 2012, Renata Pokupić n’a plus rien à prouver en Néron. Au fil des productions, elle a réussi à faire sien ce rôle très tendu et difficile qu’elle aborde avec une facilité, sinon une liberté peu commune, une aisance que nous n’avions rencontrée que chez Malena Ernmann. D’apparence tout aussi androgyne que le mezzo suédois, elle n’a sans doute pas sa vélocité (« Come nembo che fugge ») et ne sniffe pas non plus de la coke, mais elle joue à fond la carte de l’hystérie adolescente.

Le reste du casting se révèle homogène, sans maillon faible, Tim Mead nous réservant même une agréable surprise. Le contre-ténor a de l'allure, voire un certain sex-appeal que Jean-Marie Sivadier avait lui aussi exploité dans L’incoronazione di Poppea, mais Mariame Clément renouvelle notre regard sur le couple qu’Othon forme avec Poppée, lequel n’a jamais paru aussi amoureux. Tim Mead n’en est pas à son premier Othon, mais il l’investit avec un surcroît d’ardeur et un lyrisme intense qui nous étreint longuement (« Voi che udite », seul air suivi d’applaudissements nourris) avant de déployer des trésors de délicatesse (« Tacerò ») et les plus caressantes inflexions (« Vaghe fonti », « Pur ch’io ti stringo »).

Avec Dilyara Idrisova, Poppée hérite d’un soprano d’essence légère mais agile dont le suraigu scintille joliment. L’interprète, en revanche, nous donne l’impression, comme à notre regrettée consœur Mélanie Defize, mais également à Guillaume Saintagne, de manquer de personnalité. Toutefois, après des débuts précipités et appliqués (« Vaghe perle » dépourvu de séduction et d’esprit), elle prend ses marques et gagne en assurance. Trop souvent caricatural, exclusivement grotesque et pataud, Claude a cette fois de la prestance et possède surtout la mâle autorité de Bálint Szabó, une basse longue, déliée et sonore comme on aimerait en entendre plus souvent chez Händel. Nerone à Vienne dans l’Agrippina mutilée et glacée de Robert Carsen, Jake Arditti doit se contenter du pâle Narcisse, dont il réussit à nous faire entrevoir, sous des dehors ridicules, la sensibilité (« Spererò »).

 

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