De mal en Py

Aida - Paris (Bastille)

Par Christophe Rizoud | lun 13 Juin 2016 | Imprimer

Le public parisien est bon enfant pouvait-on penser à l'entracte de cette reprise d'Aida. En 2013, il conspuait la mise en scène d'Olivier Py et voilà que, trois ans plus tard, en première partie, il la subissait sans broncher alors qu'un moteur défaillant expurgeait la représentation de ses éléments les plus spectaculaires : l'entrée de Radamès sur son char, les charniers sous une scène du triomphe pétrifiée faute de dégagement scénique. Bon enfant, vraiment ? C'était mésestimer les spectateurs de la Bastille, sauf à penser comme notre confrère Laurent Bury qu'ils ne rallumeraient pas leur cerveau après l’entracte. Au moment des saluts, le metteur en scène a eu droit à sa volée de bois vert, comme à la création, parvenant difficilement à prendre la parole pour remercier les équipes techniques d'avoir sauvé la soirée (voir vidéo ci-dessous). Sans cautionner la virulence des huées, il faut admettre, si l’on excepte l'analogie entre Ethiopiens et Italiens d'un côté, Egyptiens et Autrichiens de l'autre, qu’il y a peu d'idées dans son travail et l’on n’en retient finalement que le décor doré, rendu aveuglant par les faisceaux de lumière, inutilement bling-bling.

Les moteurs n'étaient pas seuls à cafouiller en ce soir de première. Les fameuses trompettes s'étranglaient et Daniel Oren avait du mal à éviter les décalages entre fosse et plateau. L'orchestre de l'Opéra national de Paris semble pourtant un vivier inépuisable de sonorités et le chœur se montre capable de parcourir une vaste échelle de nuances, du murmure impalpable à la clameur sauvage. De ces trésors, d'autres auraient fait des miracles, Daniel Oren, lui, s'acquitte de la tâche sans surprendre, ni captiver.


Sondra Radvanovsky (Aida) et Aleksandrs Antonenko (Radamès) © Guergana Damianova / OnP

On dit souvent que Strauss n'aimait pas les ténors ; il n'est pas certain que Verdi les portait dans son cœur. Aurait-il sinon confié à Radamès dès le début de l'opéra une romance sur le fil de la voix, couronnée qui plus est d'un si bémol voulu pianissimo et morendo (« O celeste Aida »). Mission impossible pour Aleksandrs Antonenko, en bisbille avec la justesse des qu'il lui faut ne plus chanter forte, audiblement plus à l'aise dans l'éclat que dans le sentiment, sans pour autant rivaliser de vaillance lorsque la partition le permet enfin (le duo avec Amneris au 4e acte).

Que l’on ajoute à ce Radamès brutal, le Ramfis trémulant de Kwangchul Youn, le Pharaon jappeur d’Orlin Anastassov, et la soirée aurait pu paraître interminable si un trio d'interprètes exceptionnels n'étaient parvenus à la tirer de sa torpeur. Dans le rôle pourtant bref d'Amonasro, George Gagnidze déploie une force animale à laquelle nul ne saurait résister. La voix est solide, projetée, égale d'un extrême à l'autre mais ce n'est pas tant l'instrument qui épate que l’engagement avec lequel ce père abusif se jette dans la mêlée vocale et orchestrale. Un investissement similaire caractérise Anita Rachvelishvili dont Amneris marque les débuts à l'Opéra national de Paris. Une fois le vibrato maîtrisé, rien ne semble là aussi pouvoir faire obstacle à un chant qui s'apparente, dans les passages les plus violents, à une tornade (la grande scène du 4e acte évidemment). Des inégalités de registre assumées et dénuées de vulgarité, le timbre capiteux, gorgé de sucs enivrants, incitent déjà à réserver sa place pour les spectacles auxquels la mezzo-soprano géorgienne participera sur cette même scène la saison prochaine (Samson et Dalila en octobre 2016 et Carmen en juin 2017). A l'applaudimètre cependant, Amneris doit s'effacer devant Aida. La voix de Sondra Radvanovsky peut apparaître moins séduisante de prime abord mais la technique superlative balaye toute éventualité de réserve. Il n’est pas si facile de traduire l’ambivalence d’Aida, esclave et princesse écartelée entre père et amant, entre Egypte et Ethiopie, disciplinée et insoumise. L'émission ductile de la soprano canadienne, sa science des effets, lui servent à traduire cette ambiguïté, la véhémence tout autant que l'infime douceur. Les notes pianissimi – le contre-ut du Nil, longuement tenu, mais pas seulement – sont une des plus belles choses qu'il nous a été donné d'entendre sur la scène de l'Opéra de Paris cette saison.

 

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