Orient / Occident : regards croisés

Aida - Salzbourg

Par Claude Jottrand | mer 17 Août 2022 | Imprimer

Aida, commandé à Verdi par le directeur de l’Opéra comique de Paris, Camille du Locle en hommage au Khédif et destiné à l’Opéra du Caire, un an après l’ouverture du Canal de Suez (et non à l’occasion de celle-ci, comme on le lit souvent…) relève d’un genre bien répertorié et très en vogue à la fin du XIXe siècle, l’Orientalisme. Vision fantasmée de l’Orient par les Européens en mal d’émotions fortes, qui, sur base de clichés stéréotypés, mais ici fort bien documentés – Verdi s’étant beaucoup appuyé sur les travaux de l’Egyptologue français Mariotte – ce courant attribue à l’Orient des mœurs barbares, des situations érotiques ou scabreuses, des pratiques scandaleuses propres à émouvoir le public occidental et très propices à l’élaboration de situations tragiques.

Cet Orient vu par les occidentaux est ici mis en scène par Shirin Neshat une photographe / vidéaste orientale (iranienne d’origine en l’occurrence) mais vivant depuis de nombreuses années aux Etats-Unis et dont toute l’œuvre témoigne d’un fort intéressant regard croisé sur les deux cultures. Tel qu’il apparaît à l’occasion de cette mise en scène, le travail de photographe de Neshat, le plus souvent en noir et blanc, se concentre sur des visages d’hommes et de femmes, généralement marqués par la vie, montrant des regards très émouvants chargés de vérité et d’humanité. Son travail de vidéaste l’amène à documenter des situations tragiques autour des thèmes de l’exil, de la violence, du sort des femmes.

Monté une première fois ici même à Salzbourg en 2017, ce spectacle a fait depuis lors l’objet d’un approfondissement, d’une deuxième couche de travail, c’est ainsi en tout cas que la metteuse en scène le décrit dans les entretiens préalables qu’elle a accordé à la presse. 

Les projections qui émaillent toute la représentation, et qui constituent la part la plus significative de ses interventions, sont pour l’essentiel tirées d’œuvres préexistantes de l’artiste, sans lien immédiat avec le livret, mais évoquant toutes l’Orient, écrasé de soleil, la violence des hommes, la guerre, le destin tragiques de femmes, toutes voilées. Il s’en dégage une grande nostalgie – certaines sont projetées entre deux actes ou deux tableaux et dans un silence pesant –, un sentiment d’impuissance, des émotions fortes mais pas toujours bien définies.

Evitant les habituelles reconstitutions de temples égyptiens, le dispositif scénique relativement abstrait conçu par Christian Schmidt est fait d’un très vaste plateau tournant sur lequel sont disposés deux très grands éléments cubiques, ouverts sur deux côtés. Ils sont tantôt placés côte à côte pour former un vaste espace fermé sur trois côtés, et tantôt en quinconce avec une grande sculpture lumineuse entre eux. Les parois d’un blanc immaculé mais légèrement texturé servent d’écran aux projections nombreuses qui viennent seules servir de décor, le tout dans une grande sobriété. Les seules taches de couleurs, particulièrement parcimonieuses, sont apportées par les costumes égyptiens, avec des dominantes d’or, de rouge et de jaune. Le tout hélas est très chichement éclairé (Felice Ross), et surtout latéralement ; le visage des chanteurs se retrouve souvent dans l’ombre sans qu’on en voie la nécessité.


Erwin Schrott (Ramfis), Piotr Beczala (Radamès), Konzertvereinigung  © SF / Ruth Walz

La mise en scène insiste beaucoup sur les côtés rituels, processionnels du livret, avec de nombreux choristes et figurants à l’appui, marquant par une massive présence physique toutes les contraintes auxquelles sont soumis les principaux protagonistes et le carcan de leurs positions sociales respectives. Elle émaille la représentation de quelques détails volontairement provocateurs, comme lorsqu’on assiste au cours du deuxième acte au sacrifice d’un chevreau, ou le simulacre des funérailles d’Amonastro lorsqu’il retrouve sa fille.

Pour l’essentiel, la vision de Shirin Neshat est fidèle au livret, avec tout de même une entorse de taille : les prisonniers éthiopiens dont Radamès obtient la grâce sont ici trucidés sur place sans autre forme de procès, avec une violence et une radicalité stupéfiantes. Cela place le Roi en situation de parjure, de traitrise par rapport à son général vainqueur, ce qui peut expliquer ensuite son forfait à lui : on peut comprendre que ce n’est pas seulement par amour pour Aïda, mais aussi par vengeance contre son roi que Radamès trahit les siens. Mais l’inspiration de la metteuse en scène n’est pas constante, elle connaît aussi quelques failles ; les scènes de ballet (dues au chorégraphe Dustin Klein) sont fort peu élaborées, réduites à quelques mouvements scéniques sans beaucoup de sens, la scène du procès de Radamès est complètement escamotée, réduite à la seule projection des juges, le tout en voix off, de sorte que le silence qu’il oppose à ses détracteurs n’est ici pas perceptible. La fin de l’œuvre, qui voit les deux amants réunis dans leur tombe – beaucoup trop vaste pour donner le sentiment d’étouffement – et l’air d’Amneris qui comprend son échec à sauver celui qu’elle aime, manquent aussi un peu d’intensité scénique.


Piotr Beczala (Radamès), Ève-Maud Hubeaux (Amneris) © SF / Ruth Walz

Les trois rôles principaux sont magnifiquement distribués : Eve-Maud Hubeaux est magistrale en Amnéris. Sa haute stature, son maintien de reine, son autorité naturelle conviennent parfaitement au rôle qu’elle assume avec un grand professionnalisme, surtout si l’on sait qu’elle n’a rejoint la production qu’en toute fin de parcours, en remplacement de Anita Rachvelishvili qui y a renoncé pour des raisons personnelles. La voix est souveraine, puissante dans tout le registre, extrêmement convaincante. Tout aussi excellent est le Radamès de Piotr Beczala, (d’ailleurs largement applaudi dès son premier air), technique sans faille, très sonore, habile à faire alterner la veine militaire avec la veine sentimentale et tout à fait satisfaisant dans les deux registres. Elena Stikhina très émouvante dans le rôle titre, incarne un Aida fragile, ballottée par les événements et par ses propres sentiments, mais avec des moyens vocaux à la hauteur des exigences du rôle. Elle parvient à se faire entendre dans les nuances les plus piano comme en pleine puissance, avec la même qualité de diction, montrant une très large palette expressive, particulièrement à propos. Le Roi (Roberto Tagliavini) et Ramfis (Erwin Schrott) sont tous les deux excellents également, dans des rôles nécessitant surtout de la puissance ; seul Luca Salsi paraît vocalement un peu en retrait dans le rôle d’Amonastro.

Le travail de l’Orchestre philharmonique de Vienne est remarquable, une fois de plus. Alain Altinoglu, qui semble très heureux à la tête de cette phalange exceptionnelle, obtient d’eux les nuances les plus subtiles, sans perte de couleurs, une parfaite synchronisation entre la fosse et le plateau, et une dynamique générale très efficace. Son souci du détail, sa très grande attention aux chanteurs, dont il accompagne les moindres inflexions, qu’il soutient en permanence, mettent l’ensemble de la troupe en situation de grand confort, permettant ainsi à chacun de donner le meilleur de lui même.

 

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