La Piau : une légende vivante

Alcina - Bruxelles (La Monnaie)

Par Bernard Schreuders | ven 30 Janvier 2015 | Imprimer

Le dépouillement qui avait si bien réussi à Tamerlano, allait-il également servir Alcina ? Les colonnes ont fait place à des arbres peints alors que le fond de scène dévoile l’entrée d’une grotte par où la magicienne s’échappera, puis la forêt disparaît, remplacée par des panneaux de bois nu à peine ouvragés avant que le troisième acte ne réintroduise les nuages grandioses aux formes voluptueuses déjà vus dans Tamerlano. Certes, la sobriété du dispositif de Patrick Kinmonth nous prive des merveilleux palais et jardin de l’île enchantée que Ruggiero aura d’ailleurs du mal à quitter, mais Matthew Richardson redouble de virtuosité et multiplie les tableaux d’une ensorcelante beauté. Ses éclairages savants semblent épouser les états d’âme des protagonistes, dont les paysages intérieurs se traduisent en autant de changements d’atmosphère, en parfaite intelligence avec la direction d'acteurs, toujours aussi magistrale, de Pierre Audi. 

L’élégance, la retenue prévaut sur scène comme dans une fosse remarquablement attentive aux solistes et modérée dans ses tempi, en particulier dans la longue exposition du premier acte, encore empreinte de légèreté, sinon d’insouciance, jusqu’à ce point de rupture, quand tout bascule et que Sandrine Piau entre dans la légende : « Ah ! mio cor schernito sei » est vécu, investi, creusé, renouvelé jusqu’au vertige, jusqu’à l’insoutenable. Notre âme, pour reprendre la formule de Balzac, passe non seulement dans nos oreilles, mais aussi dans nos yeux, car ce que Pierre Audi arrive à obtenir de l’actrice relève également du prodige. Cette leçon de théâtre pourrait aussi s'intituler « de l'art d'utiliser une chaise » , accessoire emblématique de ces productions jumelles d'Alcina et Tamerlano exploité avec une extraordinaire inventivité. Nous n’avons jamais entendu une interprète d’Alcina aller aussi loin dans l’intériorisation de la douleur, car ce n’est pas seulement de l’exclamation répétée, du cri que naît ici l’émotion, mais aussi de la plus infime ciselure. Nous attendions beaucoup de cette prise de rôle comme de cette nouvelle collaboration avec Christophe Rousset, complice de tant d’aventures, mais le résultat dépasse tout ce que nous pouvions imaginer. Alcina l’orgueilleuse, la langoureuse, la maternelle, la désespérée, la cruelle … : Sandrine Piau les contient toutes, les incarne toutes, avec une égale justesse.  

Impossible, après cette catharsis, de passer immédiatement à autre chose. Si l’air suivant (« E un folle ») nous échappe, Daniel Behle n’est donc en rien responsable. Au contraire, le ténor restitue avec bonheur l’ambiguïté d’Oronte, cynique mais réellement épris de Morgana, et lui confère un charme mélancolique inattendu. C’est Ruggiero qui nous ramènera en douceur à la réalité avec un « Verdi prati » suspendu et d’une infinie tendresse. Maité Beaumont campe un Ruggiero juvénile à souhait, plus en finesse (« Mi lusinga il dolce affetto ») qu’en muscles, même si son mezzo affiche une réelle agilité (« Sta nell’ircana ») et une longueur de souffle appréciable.

L’aigu semble parfois rebelle et la colorature appliquée (« Tornami a vagheggiar »), mais Sabina Puértolas (Morgana) a du tempérament à revendre et s’épanouit davantage dans le versant lyrique que frivole du rôle (« Credete al mio dolore »). Angélique Noldus n’a pas toujours la robustesse ni le mordant nécessaire pour rendre pleinement justice à sa partie, mais ce que Bradamante perd en éclat et en pugnacité, elle le gagne en humanité. Quant à Oberto, il hérite du sopranino un peu vert, mais vif de Chloé Briot, garçon parfaitement crédible et qui ne pouvait qu’attendrir Alcina. Si la lumière devient une matière vivante et incroyablement malléable entre les mains de Matthew Richardson, Christophe Rousset sculpte le son de ses Talens lyriques avec une imparable dextérité et une réelle sensualité, n’en déplaise à ceux qui l’accusent parfois de sécheresse. Il maîtrise également, et peut-être encore mieux ici que dans Tamerlano, la respiration dramatique et use avec une acuité remarquable des silences. Si cette Alcina est historique, elle le doit autant à sa direction qu’au travail de Pierre Audi et à la performance de Sandrine Piau.  

 

 

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