Joyce DiDonato, magicienne

Alcina - Paris (TCE)

Par Christophe Rizoud | lun 20 Octobre 2014 | Imprimer

L'opéra aime les magiciennes. Parmi celles que le genre a engendrées, Alcina est la plus fascinante, pour plusieurs raisons dont la plus inattendue tient à la nature des airs qui lui sont confiés. La pyrotechnie vocale qui prévaut chez ses consœurs passe dans cet ouvrage au second plan. L'amoureuse prend le pas sur l'enchanteresse, la femme blessée sur la fée. Ce qui finalement rend la créature remarquable, ce n'est pas sa monstruosité mais son humanité qui s'incarne dans des airs aussi sensibles que « Ah ! mio cor » ou « Si ; son quella », vaste exploration de la carte du tendre en ses contrées les plus désolées. Quelle chanteuse ne rêverait  de compter ce rôle à son répertoire, fût-elle mezzo-soprano. Cinq ans après l'avoir enregistré pour Archiv (voir le compte rendu de Bernard Schreuders), Joyce DiDonato le retrouve au Théâtre des Champs-Elysées dans le cadre d’une tournée qui s’achève à New York à la fin de la semaine. Entre temps, sa carrière a poursuivi son ascension ; elle tutoie aujourd'hui les sommets. Un tel parcours ne doit rien au hasard. Pour Joyce DiDonato encore moins que pour une autre. Chaque détail compte, jusqu'au look. La tenue ce soir hésite entre Desireless et Isabelle Adjani période Subway, cheveux dressés sur une nuque courte, robe sombre déstructurée, bottes noires cloutées. Alcina ou Domina ?

Rien n'est laissé au hasard donc, ni le costume, ni le jeu scénique – bien que de tendres effusions puissent surprendre dans une version de concert –, ni l'interprétation. Chaque note est pensée, chaque trait marqué. Alcina le vaut bien mais l'exige-t-elle ? A trop vouloir démontrer, on obtient parfois l'effet inverse. Le meilleur peut côtoyer dans le même air le plus discutable. Qu'il soit divinement filé ou carrément hululé, chaque son participe cependant à la composition. La chanteuse finit par se prendre à son propre jeu, ou – plus fort encore – donner l'impression que le personnage, forcément sublime, s'est emparé d'elle. La technique et la voix, suffisamment large pour épouser une tessiture aigue, font le reste. Une partie du public se lève à l'issue du concert pour saluer ce qui dépasse le seul stade de la performance.

Alcina ne saurait pourtant, au contraire d'autres héroïnes du répertoire, porter sur ses seules épaules l'opéra. La tâche de Ruggiero son amant s’avère aussi ardue. Autant d’airs, plus de virtuosité, plus d'affects. Dans ce rôle écrit à l'intention du célèbre castrat Carestini, Alice Coote a de la vaillance à revendre. Certains choix sont sujets à caution. Le style plus que la virtuosité est en cause mais les embûches sont toutes surmontées. Et quand bien même elles ne le seraient pas, la méditation mélancolique d'un « Verdi prati » subtilement nuancé prend valeur d'absolution.

Une fois passé « Tornami a vagheggiar », Anna Christy consent à débarrasser Morgana des minauderies qui auparavant avaient agacé. Restent Le vibratello – qui n'est pas trille – et l'émission serrée, caractéristique d'une époque que l'on pensait révolue depuis l'avénement du microsillon. D'une voix égale sur toute la longueur, Christine Rice triomphe des multiples vocalises que Haendel a semé dans ses deux premiers airs et trouve encore à exprimer au dernier acte dans la félicité sereine mais un peu fade d'« All' alma fedele ». Ben Johnson a beaucoup à faire avec Oronte sans que ce jeune ténor dispose encore de tout le bagage nécessaire pour dominer une écriture envisagée à la mesure de John Beard, créateur de nombreux rôles haendeliens et considéré comme le meilleur chanteur anglais de sa génération. Voyelles exagérément ouvertes, graves amorties tempèrent une indéniable sincérité. Anna Devin affirme son tempérament dans la seule occasion qui lui est donné de le faire : un « Barbara, io ben lo so » dont elle escalade et dévale les gammes sans faillir. Ses deux autres interventions relèvent davantage de l'anecdote, Haendel en est le premier fautif. Last but not least, Wojtek Gietlach a le chant suffisamment délié pour parer son unique aria « Pensa a chi geme » de vertus qu’on ne lui soupçonnait pas.

L'English Concert réduit à 20 musiciens parait maigre pour qui aime un orchestre plus opulent. La direction de Harry Bicket, bien que sans reproche, ne laisse pas un souvenir impérissable. L’attention reste d'abord fixée sur les chanteurs et en premier lieu sur l'interprète d'Alcina. L'amateur d'opéra aime les magiciennes. Joyce DiDonato en est une.

 

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