Armide à la sauce Lully

Armide de Lully/Francoeur - Paris (TCE)

Par Guillaume Saintagne | lun 01 Avril 2019 | Imprimer

Le critique soliloquant : « Oh, tiens, Armide de Lully. Ah, non c’est une version remaniée. Mais par Francoeur, c’est bien Francoeur. Ah non, c’est par le neveu de Francoeur en fait. Bon. » Quelle drôle d’idée que de remonter cet ultime avatar du chef d’œuvre de Lully. Les conditions de sa création sont aussi passionnantes que la partition est ennuyeuse. Alors que l’on trafiquotait sereinement l’œuvre tous les 10 ans depuis sa création, le chevalier Gluck vint jeter un pavé dans la mare en composant une musique totalement nouvelle sur le livret de Quinault. Scandale ! Cris d’orfraie ! Sacrilège ! Le Chevalier penaud fait retirer son œuvre et le directeur de l’opéra s’empresse de demander une nouvelle mouture de la célèbre Armide sauce Lully au maitre de musique de l’institution, Louis-Joseph Francoeur, neveu de François Francoeur (dont on redécouvre depuis quelques années avec bonheur les œuvres qu’il composa avec François Rebel).

Si vous estimez que Viollet-le-Duc a trahi le Moyen-Âge en restaurant Notre-Dame de Paris, que direz-vous de ce que Francoeur a fait de l’Armide de Lully ? L’œuvre originale est méconnaissable : les récitatifs sont enfouis sous des couches successives d’ajouts, de réorchestrations, de substitutions… dont cette dernière version est l’héritière. Comme pour le Persée de 1770, l’idée est bien de remettre au goût du jour une œuvre qui n’était plus jouable en l’état (ne serait-ce que parce que le clavecin et donc la basse continue avaient disparu de la fosse de l’opéra), mais le ripolinage est tellement excessif, tellement peu soucieux de l’original, que l’on se demande presque pourquoi la version Gluck a tant choqué. La différence est qu’elle s’affranchit complètement de l’héritage lulliste et prétends faire de la musique nouvelle. Francoeur cherche clairement à faire du neuf avec du vieux. Il continue donc de broder sur le midrash de ses prédécesseurs au chevet d'une œuvre maintenue sous respiration artificielle. Il serait en même temps injuste de juger de la production de ce compositeur à l’aune de cette œuvre, écrite pour flatter les oreilles choquées du public conservateur, un produit marketing en somme, plus que le fruit du génie de son auteur. Ajoutons que la commande a finalement été annulée, stoppant net le travail de l’arrangeur au début de l’acte V. Nous assistons donc ce soir à la création mondiale d’un brouillon inspiré par l’Armide de Lully au neveu de Francoeur. Si la démarche est passionnante pour le musicologue et le sociologue de la vie musicale en France, elle l’est beaucoup moins pour le simple amateur tant l’œuvre nous a semblé sans intérêt. On espère que, abusé par la communication elliptique du théâtre à ce sujet, aucun spectateur ne jugera du génie de Lully ou de François Francoeur à l’aune de ce concert, quand bien même tonton aurait aidé son neveu à se dépatouiller de cette embarrassante commande comme l’explique Benoit Dratwicki dans ses toujours riches et pédagogiques notes de programme.

On préfèrerait que tant d’énergie soit consacrée à recréer des œuvres originales, car il y a peu à sauver dans cette partition : le chœur de la fin de l’acte I « Poursuivons jusqu’au trépas » très grandiloquent avec ses impressionnants sauts dans l’aigu, et son tapis de corde agitées ; le début de l’Acte II ; le charme champêtre de la danse qui suit « Ah quelle erreur, quelle folie » ; l’entrée d’Ubalde et du chevalier Danois et son orchestration contrastée et haletante et enfin l’air de Lucinde « Les oiseaux dans ces bocages » aux vocalises et flûtes orientales. On sauvera aussi un acte V et notamment la scène finale plus nobles et efficaces, logique puisque ce sont les musicologues du CMBV qui ont repris le travail là où Francoeur l’avait laissé. A part ça, des danses interminables à l’Acte I, un ton monolithique et confit dans sa naphtaline Grand Siècle, des scènes clés étirées complètement affadies (« Enfin il est en ma puissance », la scène de la Haine), et une orchestration pompeuse.

Comme il est toujours malaisé de juger la performance d’artistes d’une œuvre que l’on n’apprécie guère, nous serons bref sur les artistes de ce soir. Hervé Niquet est toujours le génial grand ordonnateur de la résurrection de ces œuvres, mais son Concert Spirituel nous semble moins excellent qu’à l’habitude. Plusieurs passages ne sont pas très en place, et c'est d’autant plus sensible que ceux bien répétés sont donnés avec l’enthousiasme habituel, notamment des cordes. Les vents sont plus aléatoires, et l'on constate des problèmes de justesse, voire de timidité (franchement rare avec cet ensemble) chez les cuivres. Heureusement les chœurs sont, eux, mieux préparés et toujours aussi bluffants. Nous sommes toujours peu sensibles au timbre de Katherine Watson, qui plus est peu compréhensible. Chantal Santon Jeffery brille davantage lorsqu’elle est en confiance (l'air de Lucinde), or elle semble souvent marcher sur des œufs. Zachary Wilder se distingue toujours par son timbre et son émission remarquables tandis que Philippe-Nicolas Martin est la révélation de la soirée : medium chaud, prononciation exemplaire, projection souveraine et présence en scène simple mais très efficace. Il en éclipserait presque le Renaud de Reinoud Van Mechelen, relativement apathique et transparent malgré une voix toujours aussi solaire et idéale pour ce répertoire. Tassis Christoyannis se débat habilement avec des rôles trop graves et souvent en concurrence avec un chœur très sonore. Ses qualités de diseur sont hélas peu sollicitées par la partition. Enfin Véronique Gens semble gagner en autorité et en prestance à chacune de ses incursions dans la tragédie lyrique. Si toutes ses scènes nous ont semblé sabotées par Francoeur, la dernière au moins lui permet de faire montre de son art suprême de la déclamation. 

 

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