Magistral

Billy Budd - Prague (Théâtre National)

Par Bernard Schreuders | sam 20 Janvier 2018 | Imprimer

La création tchèque de Billy Budd aura dépassé toutes nos attentes, non seulement parce qu’elle aura su rendre justice à l’époustouflante beauté de la partition et à son exceptionnel pouvoir de suggestion, mais également parce que l’Opéra de Prague a jeté son dévolu sur la version originale, en quatre actes (1951), quand la plupart des productions privilégient celle en deux actes, conçue pour la première radiophonique de l’ouvrage (1960). En supprimant la vigoureuse harangue que le Capitaine Vere adresse à l’équipage à la fin du premier acte, ce remaniement le prive de sa stature de meneur d’homme et déséquilibre le triangle singulier formé par les protagonistes. Billy ne rencontre l’officier que tardivement, lorsqu’il doit affronter les accusations de Claggart, l’admiration et surtout le dévouement aveugle du garçon (« Je donnerais ma vie pour te sauver »), qui vient à peine d’embarquer à bord de l’Indomptable, devient ainsi un nouveau sujet de perplexité pour le public, ce dont l’intrigue, déjà touffue et complexe, n’a pas vraiment besoin. La scène inaugurale du drame dans sa mouture originelle a été souvent décriée parce qu’elle dure une trentaine de minutes sans la moindre action, or elle n’affiche aucune longueur dans ce spectacle traversé par un souffle puissant où le geste théâtral et la musique s'éploient en parfaite intelligence.

Daniel Spinar a opté pour un visuel dépouillé qui nous rappelle que l’ouvrage procède entièrement des souvenirs du Capitaine Vere et donc probablement aussi en partie de son imagination : nous ne quitterons pas la salle d’hôpital, au carrelage bleu piscine, au centre de laquelle il apparaît dans le prologue, couché sur un lit qui deviendra la paillasse des matelots, décor unique, moins réaliste que graphique, où rien d’anecdotique et pratiquement aucun accessoire ne viendra nous distraire de l’essentiel. Le metteur en scène se concentre en premier lieu sur la sexualité refoulée, celle de Claggart, car il ne s’aventure pas, contrairement à certains commentateurs, à extrapoler sur celle du Capitaine. Néanmoins, ce sera sans doute déjà trop pour ceux qui prétendent ne déceler aucune trace d’homosexualité dans Billy Budd. A propos du monologue où Claggart exprime sa douleur et sa résolution (« Quel espoir reste-t-il si l’amour continue à vivre, s’il se développe et devient puissant, là où je ne puis entrer ? »), E. M. Forster, co-auteur du livret avec Eric Crozier, tenait pourtant des propos limpides : « Je veux de la passion – un amour contraint, perverti, empoisonné, mais qui, néanmoins, ruisselle à travers le canal de son agonie ; une décharge sexuelle qui tourne mal. » Pour matérialiser la véhémence du désir qui tourmente le maître d’armes, Spinar imagine cinq danseurs plutôt râblés et à moitié nus, qui le cernent, le harcèlent, l’enveloppent et finissent par le terrasser mais qu’il parviendra aussi à repousser et même, apparemment, à dompter puisqu’ils marcheront en une file bien ordonnée derrière lui lorsqu’il se fera parjure et accablera Billy Budd. Le metteur en scène sait également exploiter un splendide crescendo de l’orchestre pour illustrer cette attraction fatale, Billy traversant la scène et se rapprochant irrésistiblement de Claggart pour, au dernier instant, disparaître derrière une des portes aménagées dans le décor.


© Patrik Borecky

La lecture de Spinar n’élude pas la portée morale de Billy Budd, inscrite d’emblée dans l’apparence des personnages comme dans l’angoisse et la culpabilité qui rongent le Capitaine. Noir de pied en cap comme de timbre, coiffure légèrement cornue et fouet, la silhouette de Claggart projette une ombre méphistophélique quand Billy se démarque de ses compagnons d’infortune en endossant le costume immaculé et archétypique du Beau Marin. L’aura christique du personnage affleure également avant son exécution, lorsque le Capitaine lui lave les pieds avant de le transpercer d’un glaive – licences par rapport à la lettre du livret, certes, mais, au risque de nous répéter, nous découvrons cette tragédie à travers les yeux et la conscience de Vere. Deux hommes emportés par une mort violente et un troisième brisé, dont la vie semble s’être arrêtée en cet été 1797 : le tragique domine cet opéra au climat souvent lourd, pour ne pas dire asphyxiant et où les rares moment de douceur, sinon de légèreté se révèlent d’autant plus précieux. « La musique m’a frappé parce qu’elle est plutôt tendre alors que l’histoire prend place en période de guerre » confie Daniel Spinar. Au-delà des relations troubles qu’entretient le trio principal, Billy Budd est aussi un opéra de la camaraderie virile et aucune équivoque ne vient troubler le numéro où un ami du Novice le prend affectueusement dans ses bras pour le réconforter – mention particulière pour le très émouvant duo de Jan Petryka (le Novice) et Lubos Skala (l’Ami du Novice). Qu’il s’agisse de l’ovation du Capitaine à la fin du premier acte ou de la vieille chanson dont les matelots reprennent en chœur les couplets, les scènes de foule sont enlevées avec brio et remplissent admirablement leur office. Autre magnifique tableau que nous nous en voudrions de ne pas évoquer et signé Radim Vizvary, la chorégraphie aux mouvements alentis sur laquelle les cinq acrobates de la Losers Cirque Company délaissent Claggart, le temps de simuler un combat à mains nues alors que l’Indomptable poursuit un navire français.

« Je sens qu’elle fait partie de mon ADN musical, déclare Christopher Ward à propos de la musique de Britten. Son langage me parle très clairement, il me suffit d’écouter quelques mesures pour me sentir immédiatement chez moi. » S’il suffisait d’être britannique pour développer une compréhension aussi intime de la trame musico dramatique et du symbolisme tonal de Billy Budd, cela se saurait ! Toujours attentif au plateau, que la fosse ne couvre jamais, le jeune chef restitue avec la même acuité les grandes envolées épiques et les micro climats chambristes qui jalonnent la partition (sublime nocturne sur lequel Billy raconte son rêve prémonitoire) et nous nous surprenons à penser que le public tchèque doit être béni des dieux pour découvrir le chef-d’œuvre de Britten dans ces conditions. Formé à Oxford et à la Guildhall School, assistant de Kent Nagano au Bayerische Staatsoper (2009-2013) et actuellement Kappellmeister au Saarländisches Staatstheater, Christopher Ward peut certes compter sur les forces très disciplinées de l’Orchestre et des Chœurs de l’Opéra d’Etat, remarquablement préparés par Jiri Chvala. En coulisse ou sur le plateau, leurs interventions frappent par leur justesse et leur plénitude et, une fois n’est pas coutume, ils méritent d’être cités avant les solistes car c’est d’abord eux qui impriment au drame son élan irrépressible.   

La présence au casting de Gidon Saks constituait, évidemment, un atout décisif pour cette première tchèque : cinq productions depuis ses débuts en Claggart au Scottish Opera en 1991, deux enregistrements, respectivement avec Kent Nagano et Daniel Harding, le maître d’armes semble lui coller à la peau et sa performance nous saisit dès les premières notes, où il assombrit une émission dont il ne cessera de jouer avec une virtuosité étourdissante au gré des masques qu’il porte. De cette créature haïssable, sournoise mais au magnétisme trouble, l’artiste exprime également le désarroi et la peur – il faut voir son visage tordu d’angoisse, sinon de douleur lorsque les danseurs le portent à bout de bras tel un trophée, une des images les plus fortes de toute la représentation. Vétéran des scènes slovaque et tchèque mais aussi interprète recherché de Janacek à l’étranger, Stefan Margita (Vere) rêvait d’interpréter un rôle qui, avoue-t-il, ne laisse pas de le fasciner. Il l’aborde avec ce mélange de vaillance – qui faisait quelque peu défaut à Peter Pears, mal à l’aise avec son grand air au I – et de délicatesse (superbes pianissimi dans l’épilogue) indispensable pour en restituer l’extrême versatilité.  Il se révèle aussi convaincant dans sa résolution farouche face aux accusations de Claggart que dans l’effroi que lui inspire cet Argus. Autre prise de rôle, rien moins qu’évidente, Christopher Bolduc (Billy Budd) n’a peut-être pas tout à fait le charisme que nous attendons de cette « jeune et rayonnante figure » qui a toujours attiré Britten. En revanche, le baryton, au physique plutôt avenant, se révèle excellent acteur et tant son rêve que sa balade nous désarment par le naturel de l’expression. Aucun maillon faible parmi les marins, mousses et officiers en poste sur l’Indomptable, tous contribuent à cette magistrale réussite.    

 

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