Anna Kasyan, Maria dolorosa « en Frac »

Boccherini, Stabat Mater - Clermont-Ferrand

Par Roland Duclos | ven 16 Décembre 2016 | Imprimer

Si l’on a bien compris le message subliminal de la vidéo projetée en ouverture du concert coproduit par l’Orchestre d’Auvergne et le Centre Lyrique, la musique est un miroir dans lequel il n’est pas interdit de s’y reconnaître à condition de savoir aussi en briser les reflets trompeurs ou les tabous. Par exemple ceux des habitudes d’écoutes et des idées reçues. Voilà donc le sens de la nouvelle démarche (pédagogique si ce n’est philosophique !) de « L’Orchestre en Frac » qui associe la phalange musicienne au Fonds Régional d’Art Contemporain pour des approches croisés sur les œuvres conjointement au programme et projetées. Donner à voir la musique renverrait à l’écoute du mystère de l’image. Une perception plus fine de l’écoute se verrait aiguisée par la réflexion sur l’image et nous ouvrirait des perspectives nouvelles sur l’une et l’autre dimension.

Sans la projection de Per Speculum d’Adrian Paci, la réception de la Sinfonietta pour trompette en ut, timbales et quintette à cordes de Germaine Tailleferre eût-elle était différente ? A n’en pas douter ! Il y a dans le court métrage de quelque six minutes sans parole de Paci, ce saisissement du mystère de l’enfance que l’œuvre de la pianiste du Groupe des six semble avoir mis en musique avec une justesse et une poésie prémonitoire trente ans auparavant. Le vidéaste et la compositrice croisent leurs écritures sur un sentiment d’insouciance faussement ludique où plane une indéfinissable atmosphère. A l’enfant qui brise le miroir pour dérober le soleil, répond l’éclat solaire de la trompette caracolant dans la forêt des cordes, finement dessinée par un Andreas Spering qui aurait retrouvé enthousiasme et candeur originels. On est dans l’imminence d’un évènement qui se doit de taire son nom afin de mieux nous laisser dans un sentiment d’incertitude et d’inachevé.

Qu’image et musique puissent entrer en correspondances harmoniques imposait leurs évidences avec les Litanies à la Vierge Noire de Poulenc et l’énigmatique présence de l’ « Olympe » du photographe Pierre Gonnord. Puissant contraste entre la supplique mystique des chœurs et la violence du désormais fameux portrait du photographe. Comment ne pas faire nôtre la salutaire provocation de cette vieille femme noire aux cheveux blanchis et aux traits marqués par la violence de la vie ? Une sainte aristocratie de la misère qui nous jauge à l’aune de la souffrance qui a durci son regard comme si, de ce hiératisme hautain et fier émanait les poignants appels à la miséricorde des Litanies. « Olympe », Vierge Noire compatissante et combattante s’éprend d’une douceur et d’une ferveur que le Chœur Régional d’Auvergne et le Chœur d’enfants de Saint-Alyre traduisent avec la sincérité de l’innocence. Une vision qui met moins l’accent sur la verticalité et les contrastes dynamiques que sur la fluidité du discours et son caractère apaisé et naïf. Approche parfaitement en phase avec les souhaits de l’auteur qui insistait pour que l’on « chante cette invocation presque rudimentairement ». Recommandation qu’Andreas Spering a faite sienne avec une rare perspicacité. Il faut dire qu’il jouait sur du velours avec les cordes de l’Orchestre d’Auvergne intégrant les notions d’humilité et de ferveur éthérée figurant noir sur blanc sur la partition. Ses pupitres sont il est vrai rompus à ces alternances maîtrisées de spiritualité aux frontières du profane et de sereines traversées minérales. Sensibilité virtuose, marque de fabrique de la formation, dont les Danses et airs antiques pour luth d’Ottorino Respighi en furent dans la foulée la confirmation.


© Thierry Lindauer

Donner au Stabat Mater de Boccherini la voix et la présence de la soprano Anna Kasyan et le visage de la non moins iconique « Maria » de Pierre Gonnord, ne lassait pas d’interpeler les conventions. Conventions sur le sens sacré de l’œuvre, revisitée autant à l’aune de cette représentation de la Vierge vraie figure de la tragédie, que de l’incarnation plus opératique que doloriste caractérisée par la lauréate 2009 du Concours International de chant de Clermont et Révélation de l’année 2010 aux Victoires de la Musique. A loisir, Kasyan brouille les pistes, bouscule les repères et transgresse les codes sous le portrait impavide de « Maria ». Laquelle semble soutenir de son insistante fixité, que son double incarné à ses pieds est bien en dépit des apparences, le reflet de sa véritable personnalité. La soprano personnifie aussi bien l’intensité du recueillement du Stabat Mater liminaire, qu’elle affiche un lyrisme extraverti dans le Cujus Animam qui suit, avant d’enchaîner un triomphant Quae Morebat, pétri de langueurs amoureuses. Et de rebondir avec une égale pugnacité de timbre sur la supplique d’un Quis est homo vibrant d’une douceur profane. L’écriture appelle à ces changements de climats alternés, d’une partie l’autre, quand les sentiments les plus contradictoires ne se rejoignent pas dans un même numéro comme le Tui Nati Vulnerati jouant successivement d’allégresse et de colère, de déploration et d’enjouement. Si Kasyan vocalise à ravir sur « complaceam » du Fac ut ardeat, « valide » du Sancta Mater, ou plangere d’un « Virgo Virginum » d’une grâce séraphique, on peut regretter qu’elle en restreigne les subtiles fluctuations en se limitant au seul mode lyrique. Choix esthétique qui n’est pas sans vertus notamment dynamiques, mais qui manque quelque peu de cette folie baroque toujours omniprésente dans le classicisme boccherinien. Une problématique qu’a si bien su comprendre une Sophie Karthäuser. Et que l’Orchestre d’Auvergne reprend heureusement à son compte.

 

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