On connait la suite : démission, contrition, et retour en catimini. Mais comme, dans une discographie, il n’est pas interdit de distinguer l’artiste de son oeuvre rendons à notre chef atrabilaire l’hommage qui lui revient de droit. La Clemenza de Gardiner est, de loin, la plus belle. On trouvera ténor plus chatoyant, plus coloré, plus doué dans l’arts subtil des coloratures, mais cela n’est rien en comparaison de la profondeur et de la musicalité d’Anthony Rofle Johnson. Lui manquera une réelle autorité dans quelques pages, mais pour combien de moments d’émotion paroxystique, y compris dans le récitatif le plus insigne ? Il suffit d’entendre le ténor britannique dans le finale de l’oeuvre pour mesurer la blessure que lui cause sa propre clémence. En plein feu d’artifice baroque, aller chercher Julia Varady – Madame Fischer-Dieskau – déjà plongée à l’époque dans des emplois bien plus larges est un coup de génie. Elle ne fait qu’une bouché d’un personnage réputé inchantable, en lui conférant la coloration sombre de sa voix mais sans jamais renoncer à sa réserve aristocratique. Quant à Anne-Sofie von Otter ? Elle est, comme toujours, la perfection même. On la capte ici au sommet de ses capacités vocales. Chacune de ses apparitions est un enchantement. Gardiner et ses English Baroque Soloists ont l’intelligence de se garder d’ajouter du drame au drame. Le chef britannique dramaturge inné, lui qui tisse un drame qui laisse aux larmes le temps de couler, ainsi celles de Sylvia McNair qui est, comme toujours, exemplaire.

